Pourquoi ce basculement ? Trois hypothèses majeures
1. L’effet miroir : le thriller comme exutoire émotionnel
Confiné, inquiet, traversé de peurs diffuses, le “spectateur-pandémique” ne veut plus tant oublier que ressentir. Le thriller psychologique, en articulant l’angoisse, la suspicion, la paranoïa mais aussi la catharsis, propose un exutoire. “Les œuvres d’angoisse fonctionnent comme des soupapes de sécurité pour des sociétés traversant la crise”, écrivait déjà Edgar Morin en 1961 dans Le cinéma ou l’homme imaginaire.
- La peur domestiquée sur écran agit comme une “répétition générale” de nos propres effrois, selon la psychologue américaine Pamela Rutledge (interview Psychology Today, février 2021).
- L’ambivalence de la situation, prison/chez-soi/réfuge/danger, fait “écho au vécu pandémique” (voir Sécurité, territoire, population, Michel Foucault).
2. L’hybridation contemporaine : le thriller psychologique devient laboratoire
Le genre est aujourd’hui réinventé à toutes les sauces, fusionnant avec la satire sociale (Parasite de Bong Joon-ho), l’horreur psychologique (Hereditary, Get Out), voire la mini-série en puzzle (voir Sharp Objects, You, Mare of Easttown).
D’un point de vue formel, on observe :
- Davantage de narration éclatée (voix off, flash-backs, temporalités brouillées : I’m Thinking of Ending Things de Charlie Kaufman, 2020).
- Un recours massif au huis clos (voir The Woman in the Window, Locke), comme métaphore du confinement et du repli sur soi.
- L’utilisation subversive du montage et de la bande sonore (sound design anxiogène chez Uncut Gems ou Enemy de Villeneuve).
Le public découvre un terrain ludique, qui brise autant les codes qu’il joue avec nos attentes. L’absence de repères, bien plus que la peur “horrifique” classique, devient le vrai moteur du malaise.
3. Une mutation du spectateur : de l’identification à la suspicion
Qu’est-ce qui a vraiment changé ? Peut-être la façon dont on regarde. Si l’avatar classique du thriller (Hitchcock, De Palma, Polanski) faisait du spectateur une sorte de complice-voyeur, le “spectateur post-pandémique” devient lui-même sujet du doute. Les films récents multiplient les récits à narration fragmentée, les héros faillibles, les perspectives trompeuses… jusqu’à brouiller le pacte de confiance avec l’image.
Dan Gilroy, réalisateur de Nightcrawler, explique (Empire Magazine, décembre 2022) : “Après la pandémie, les spectateurs ne croient plus jamais tout ce qu’on leur montre. Ils cherchent la faille, ils veulent deviner le mensonge. C’est une nouvelle grammaire du cinéma.” À chaque image, une suspicion implicite : “Montre-moi ce que tu caches.”