Nouveau cinéma français : surgissements, vertiges et révélations à l’écran

18 janvier 2026

Entrée en matière : dans la salle, le silence vibrant des premières images

Dans la lumière tamisée d’un cinéma, ce moment fragile où les spectateurs retiennent leur souffle, je me demande souvent : qu’attendre encore d’un film français ? Pour certains, la production hexagonale se résumerait à une alternance lassante de comédies de station-service et de drames sur fond de pavillons de banlieue. Faux. Si l’on écoute la rumeur des salles en 2023 et 2024, un vent d’audace souffle de nouveau sur la création nationale, comme en témoignent plusieurs œuvres venues brasser le langage, explorer la forme et défier les habitudes de spectateurs. Sur la table de montage, le cinéma français ne s’endort jamais : il surprend, il questionne, il embrase – parfois à bas bruit.

Voici une traversée subjective mais documentée des films français récemment sortis ou toujours à l’affiche, qui prouvent que la Vidéosphère hexagonale continue d’irradier, même loin des projecteurs cannois.






Cinéastes, plumes et regards : la France laboratoire du récit

Le constat saute aux yeux : 2023 a vu le cinéma français s’autoriser des gestes de cinéma que l’on croyait réservés à d’autres rives. Selon le CNC, plus de 270 longs-métrages français sont sortis en salles sur l’année, avec une fréquentation des cinémas en progression (+19 % selon CBO Box Office), un fait rare dans le paysage post-pandémie.

Mais au-delà du tableau comptable, c’est la variété des propositions qui fascine : du polar sensoriel au drame documentaire, la fiction se nourrit de la réalité et inversement. Quelles œuvres récentes, portées par cette énergie, méritent donc d’être découvertes sans attendre ?






Sélection critique : des œuvres à ne pas manquer en 2023-2024

  • Anatomie d’une chute de Justine Triet (Palme d’or 2023) La force du film tient d’abord au trouble : comment filmer le réel lorsque toute vérité semble élastique ? Dans le procès-fiction mené par Justine Triet, Sandra Hüller, magistrale, campe une écrivaine confrontée à ses zones d’ombre—et à celles d’une justice médiatique. Chose rare en France, le thriller conjugal creuse la question de la narration elle-même : qui possède la version « officielle » ? Avec une mise en scène qui oscille entre froideur clinique et éclats de doute, le film a séduit plus de 1,4 million de spectateurs (chiffre UNIFRANCE), et a valu à Triet son entrée dans la cour très fermée des cinéastes palmé(e)s. À voir si : on aime les récits qui dérangent la notion même d’innocence.
  • Le Règne animal de Thomas Cailley L’un des grands vertiges sensoriels de l’année : un récit mutant entre film de genre et poésie naturaliste. Sur un territoire envahi par une mystérieuse pandémie animale, Adèle Exarchopoulos et Romain Duris incarnent l’étrangeté d’un monde où tout bascule. Des effets spéciaux subtils, une photographie immersive signée David Cailley, et un succès public rarement vu pour ce type de cinéma (plus de 850 000 entrées, source CNC). À voir si : on cherche des sensations nouvelles, loin des sentiers battus du cinéma français traditionnel.
  • Je verrai toujours vos visages de Jeanne Herry Un film qui préfère la parole vraie aux effets. Herry (fille de Miou-Miou et Julien Clerc) choisit d’immerger le spectateur dans la justice restaurative, ce cercle où victimes et condamnés se parlent. Pas d’effets de manche ni de pathos : le plan s’installe, laisse respirer les silences. Marion Cotillard en facilitatrice et Leïla Bekhti en victime y livrent des partitions tout en tension, portées par un dispositif quasi-documentaire. À voir si : on s’intéresse à la part d’humanité que le cinéma peut révéler, sans artifices.
  • Chien de la casse de Jean-Baptiste Durand Le film aurait pu n’être qu’une étude de plus sur la virilité cabossée dans la France des petites villes. Mais Durand invente une parole, un regard, autour de la relation déchirante entre deux amis d’enfance. Raphaël Quenard, révélation taiseuse, marque chaque cadre de ses regards fuyants. Sélectionné à la Semaine de la critique mais distribué timidement (moins de 250 000 entrées début 2024, source CBO), il s’impose comme un anti-portrait de la jeunesse rurale. À voir si : on préfère les films rampants, ceux qui imprègnent longtemps après projection.
  • Vincent doit mourir de Stéphan Castang Une expérience radicale : que se passe-t-il quand la société craque ? Vincent, protagoniste lambda, devient du jour au lendemain la cible d’une violence collective absurde. Thriller, farce macabre et écho contemporain (Castang cite Carpenter mais l’on pense aussi à Haneke), le film a bouleversé la Semaine de la Critique Cannes 2023. À voir si : on aime le cinéma qui expérimente tout en questionnant notre époque.





Éclairages transversaux : nouveaux visages et tendances marquantes

Ce qui frappe dans la production récente, c’est l’apparition de nouveaux visages et la confirmation de talents inattendus :

  • Paul Kircher, révélation dans Le Règne animal : une fragilité animale presque chaplinesque.
  • Raphaël Quenard, qui traverse Chien de la casse puis explose dans Yannick de Quentin Dupieux – symbole de cette mutation du jeu naturaliste français.
  • Adèle Exarchopoulos, qui, année après année, confirme une capacité à transfigurer l’écran par la tension et l’opacité du jeu.

Du côté des réalisateurs, la scène est prise d’assaut par une nouvelle garde, entre Thomas Cailley ou Jeanne Herry, et des auteurs plus confirmés qui continuent de se réinventer comme Catherine Breillat (L’Été dernier), en lice au Festival de Cannes 2023.

Sur le plan des genres, notons la percée du fantastique, longtemps rare dans le paysage hexagonal. Le Règne animal réalise l'exploit de conjuguer effets spéciaux avancés (37 % du budget du film, selon le journal Les Echos) et lyrisme du réel, là où le cinéma français peinait auparavant à financer de tels récits.






Tableau récapitulatif des films français remarqués en 2023-2024

Titre Réalisation Entrées France Distinctions principales Genre
Anatomie d’une chute Justine Triet 1 400 000 Palme d’or Cannes, César du meilleur film Drame judiciaire
Le Règne animal Thomas Cailley 850 000 7 César, Prix du public Festival d’Angoulême Fable fantastique, drame
Je verrai toujours vos visages Jeanne Herry 1 000 000 César du public Drame social, justice restaurative
Chien de la casse Jean-Baptiste Durand 250 000 César du meilleur espoir masculin, Prix Fondation Gan Drame rural
Vincent doit mourir Stéphan Castang 150 000 Sélection Semaine de la Critique Cannes Thriller, fantastique





Citation, héritages et croisements : le cinéma français en miroir du monde

Jean Cocteau disait : « Le cinéma, c’est l’écriture moderne dont l’encre est la lumière. » Cette lumière éclaire aujourd’hui des territoires inattendus, de l’enfermement judiciaire d’Anatomie d’une chute à la splendeur végétale du Règne animal, du huis clos feutré de Jeanne Herry à l’explosion baroque d’un Dupieux.

On assiste aussi à un décloisonnement des frontières entre fiction et documentaire, mais aussi entre grand écran et plateformes. En 2023, près de 27% des films français les plus vus sur Netflix sont aussi sortis en salles (Chiffres Unifrance), signalant une porosité grandissante. Ainsi, des titres comme L’Amour et les Forêts de Valérie Donzelli ou La Passion de Dodin Bouffant de Tran Anh Hung (Grand prix de la mise en scène Cannes 2023, cumulant plus de 600 000 entrées) rencontrent de nouveaux publics en strates successives.

Aux marges, la création courte explose aussi. Citons la websérie 2012 de Clément Cotentin (Arte.tv), qui démontre que le cinéma français ne se réduit plus à ses formats historiques.






Une vitalité qui persiste, des questions qui demeurent

Ce qui anime le cinéma français d’aujourd’hui, c’est peut-être cette capacité à parler de la société tout en questionnant sa propre forme. Pas de ligne unique : une génération de cinéastes s’autorise enfin, comme le soulignait récemment Le Monde, « à ne plus avoir honte de mêler la chronique à l’imaginaire, le documentaire à la fable. »

Les défis demeurent : financement risqué des projets audacieux, émiettement du public, concurrence des séries. Mais la vitalité du cinéma français, ce sont ses surgissements inespérés, son art de s’emparer du réel sans jamais s’y enfermer.

S’il fallait n’en retenir qu’une leçon : derrière chaque nouveauté française, il y a un monde à explorer, une émotion à éprouver, une énigme à déchiffrer. C’est tout le pari – et l’exigence – de la Vidéosphère que de s’y aventurer.






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