« Chien de la casse » : Une Nouvelle Respiration dans le Cinéma de Banlieue

28 janvier 2026

Le souffle d’un film qui refuse les étiquettes

Un après-midi d’avril, la lumière crue sur le bitume, un chien qui grogne derrière un portail, une ville moyenne du sud dont personne ne prononce vraiment le nom. « Chien de la casse », premier long métrage de Jean-Baptiste Durand, commence là : une France périphérique, vue mille fois. Et pourtant, à mesure que se déroule ce film, une sensation s’installe. Une étrangeté douce, comme un déplacement d’air, un pas de côté. Très vite, on comprend que l’on n’est pas devant un simple film de banlieue ou une réplique du "cinéma social" traditionnel. Il y a d’autres enjeux, d’autres vibrations, une façon d’aborder le réel tout en le caressant à rebrousse-poil.

La critique, qui parfois se plaît à ranger les œuvres dans des boîtes prêtes à consommer (« drame social », « chronique de quartier », etc.), a été elle-même prise de vitesse (« Le Monde » parle de “férocité attendrie”, « Télérama » de “film viscéral et tendre”). En quoi, donc, « Chien de la casse » dépasse-t-il la simple chronique de périphérie urbaine ? Plongée dans un film mosaïque, où chaque plan pèse plus que les dosettes à café d’un scénario balisé.






Des personnages à la lisière : entre réalisme et mythe

Ce qui frappe d’abord, c’est la qualité de l’écriture et la force de caractérisation. Mirales (Anthony Bajon) et Dog (Raphaël Quenard) ne sont pas des “jeunes de banlieue” génériques. Le film prend soin de débarrasser ces deux amis d’une gangue de stéréotypes. Le décor (cette petite ville du Tarn) pourrait être interchangeable, mais l’ancrage charnel, lui, est irréductible.

  • Mirales, écorché vif, mélange de rage sourde et de vulnérabilité. Son silence n’a rien d’un mutisme social ; il relève d’une difficulté à habiter son propre corps, à dire le manque et la peur de perdre ceux qu’on aime.
  • Dog, l’ami fidèle, indécis, toujours en retrait, submergé par la loyauté autant que par la peur de la solitude. Le surnom (« Dog ») n’est pas un hasard ni une provocation mais la traduction d’une posture existentielle : fidèle, parfois dominé, animé d’un instinct de survie plus que d’appartenance.

Ces deux-là, leurs regards, leurs silences, dérivent loin des clichés du “jeune en galère” ou du “voyou attendrissant”. Il suffit de penser à la scène du barbecue sous la lune, où l’angoisse de l’abandon monte en tension sourde, pour sentir ce que Durand met en place : une dramaturgie des failles, du manque et du débordement. À l’inverse des figures archétypales du genre, « Chien de la casse » fait circuler le trouble et l’attachement des deux côtés du miroir.






Le territoire, ni décor ni prison

La banlieue ou la « province » n’est pas ici une assignation à résidence. Elle devient syntaxe, terrain d’expériences, surface de projection. Jean-Baptiste Durand, né dans l’Aude, connaît ce sud-là de l’intérieur et filme l’espace avec une attention rare, presque amoureuse : le soleil qui écrase les façades, les terrains vagues, la banalité du supermarché — tout participe d’un relief documentaire.

  • Plan d’ensemble et cadre serré : On passe d’un plan large sur l’horizon grillagé à un gros plan sur des mains qui tremblent. Cette respiration visuelle ouvre et referme le film comme une longue phrase, un battement d’aile.
  • Mise en scène du vide : L’absence d’agitation urbaine, la lenteur à la Kaurismäki, créent une tension silencieuse. Ici, la banlieue n’est pas une enclave criminogène, mais un réservoir de solitude, de désir muet et de rêves ébréchés.

Dans cette géographie-là, chaque trottoir devient territoire émotionnel, chaque zone blanche un espace à habiter, à transformer – à l’image de ce chien (le fameux Jack, sur le tournage comme dans la fiction) qui incarne à la fois la marge et l’attachement.






Portrait d’une amitié toxique : la brûlure de la tendresse

Là où “film de banlieue” rime trop souvent avec rivalité, clan, ou ascension sociale contrariée, Durand explore une question vertigineuse : comment aime-t-on un ami qu’on ne sait pas lâcher ?

Le noyau du récit, c’est la codépendance, les ambiguïtés d’une amitié masculine abîmée par la peur, la jalousie, la violence rentrée. L’arrivée d’Élodie (Galatea Bellugi), qui aimante Dog, met à nu le désordre intime : la possessivité de Mirales, l’incapacité à exprimer ses sentiments sans passer par l’agression ou la provocation.

On retrouve ici le spectre d’un cinéma de la cruauté douce, celui de Maurice Pialat (« À nos amours »), mais aussi une précision dans l’étude du lien, dans le détail : la main sur l’épaule, la bouteille partagée, le coup de gueule qui précède le pardon.

  • Une écriture au scalpel : Les dialogues, souvent brefs, montent en tension pour se replier aussitôt. Ce n’est jamais bavard, ni démonstratif, mais viscéral.
  • Un triangle dramatique assumé : La dynamique Élodie-Dog-Mirales brise le duo, accentue les blessures narcis­siques et renvoie chacun à sa solitude essentielle.

On pense forcément à « Stand by Me » (Rob Reiner, 1986), au « mythème » du passage à l’âge adulte, mais ici rien de romantisé. La tendresse est rugueuse. Elle charrie la sueur, la honte, la peur de n’être rien sans l’autre.






Mise en scène : un art de la tension retenue

Si « Chien de la casse » dépasse la chronique de banlieue, c’est aussi parce que sa mise en scène refuse le spectaculaire. Le réel, ici, ne s’impose pas par l’esbroufe, mais par l’épure.

  • Le temps long : On est parfois plus proche de Bruno Dumont (« La Vie de Jésus ») que de « La Haine ». Durand filme l’attente, la pesanteur, la répétition sans ciller. Les plans fixes insistent, creusent le malaise ou le suspens.
  • L’importance du son : Le film joue sur le décalage des bruits : la sécheresse d’un moteur, l’aboiement du chien en hors-champ, le silence soudain. Le mixage sonore mérite une mention particulière, car il participe pleinement à l’atmosphère d’étrangeté.
  • La direction d’acteurs : Raphaël Quenard, tout en tics et fragilité fiévreuse, crève l’écran. Anthony Bajon, déjà bouleversant dans « Au nom de la terre » ou « Teddy », confirme une corporalité rare. Il n’y a pas de performance “à message” : il y a des présences, des trous d’air, des moments suspendus.

Derrière la modestie apparente, une vraie rigueur de cinéma : la lumière naturelle du chef opérateur Julien Poupard, la caméra épaule qui préfère rester juste à la bonne distance, la gestion précise de la profondeur de champ. Ce réalisme n’est jamais gris ni clinique, mais vibrant, presque sensuel.






Un film politique sans slogans

Si Jean-Baptiste Durand filme la France périphérique, il n’en fait pas un prétexte militant ou misérabiliste. Il y a, bien sûr, la précarité, l’absence de perspective, les familles éclatées, les boulots alimentaires – comme dans un certain “cinéma social”. Mais « Chien de la casse » résiste à toute récupération, affichant une force politique paradoxale : celle du regard nu, de la description sans jugement, de l’observation juste.

Films de banlieue classiques « Chien de la casse »
  • Violence spectaculaire
  • Conflit police/population
  • Enjeux de communauté
  • Temporalité tendue
  • Violence intérieure, latente
  • Aucune présence policière dominante
  • Intimité du duo (voire trio) central
  • Temporalité étirée, contemplative

Ce refus du sensationnalisme – mais aussi de la complaisance – donne au film une portée universelle. Ici, le drame social devient drame existentiel. L’agressivité, la peur, ou la honte si souvent associées à la jeunesse des quartiers sont réinjectées dans une réflexion sur la dépendance affective, la quête de reconnaissance, le besoin vital d’appartenir à une “meute”.

Dans un entretien à France Inter, Durand évoque ses souvenirs propres (“je parle de mon enfance et de tout ce qu’on peut traquer de plus crade en soi”), mais s’abstient de toute démonstration sociologique. Ce n’est pas « La Haine » (Kassovitz), ni « Les Misérables » (Ladj Ly), ni « Dheepan » (Audiard) — c’est un mouvement unique, organique, qui prend racine dans l’intime pour irriguer le regard du spectateur.






Quand la musique raccorde les corps

Au détour d’une scène de fête, quand la trance électro jaillit et que les corps se frôlent, on sent combien la bande-son vient raccorder les failles et les désirs. Ici, la musique (signée Paul Wamo et le compositeur Sébastien Hoog) n’illustre pas, elle pulse, elle libère.

  • Absence de tubes attendus ou d’effets racoleurs : tout est dosage, surgissement, respiration.
  • La musique devient communication : quand les mots faillissent, les rythmes, les sons, les regards prennent le relais.

On se surprend à penser à la trance sèche de Gaspar Noé ou aux pulsations plus souples d’Abdellatif Kechiche. Ici, l’énergie ne vient jamais masquer la douleur, mais la distiller, la rendre palpable jusqu’à l’os.






Fragilités masculines et cinéma d’après

Enfin, impossible de ne pas voir dans « Chien de la casse » la trajectoire d’un nouveau regard porté sur la masculinité. Cette masculinité défaite, fragile, tiraillée entre orgueil et apathie. Sur un registre que l’on trouve aussi chez Lukas Dhont (« Close », 2022), le film permet aux corps masculins d’être aussi en demande, vulnérables, effrayés de ce monde qui ne les attend pas.

  • On n’est pas dans la performance ni la domination, mais dans l’exposition nue du manque, de la blessure.
  • Le “chien” symbolise autant l’abandon que la fidélité, la violence que l’amour — ce passage sans cesse réversible, sans solution ni résolution.

Le succès critique du film, couronné par le César du Meilleur premier film en 2024 et reconnu dans de nombreux festivals, révèle un désir fort de cinéma « autre » : un cinéma qui regarde la marge comme un laboratoire du vivant, et non comme une fracture à réparer. Son box-office, avec 240 000 entrées en salles (source : Le Film Français, juin 2023), confirme qu’un public existe pour ce mélange d’efficacité brute et de poésie docile.






Vers d’autres possibles : quand la marge devient centre

« Chien de la casse » n’est pas un film de banlieue comme un autre parce qu’il choisit de retourner la perspective. En refusant le spectaculaire, il montre que la véritable violence, mais aussi la beauté, naît de l’ordinaire, du détail, des failles minuscules. C’est cette humilité — ou cette exigence — qui permet au film de déplacer la question : il ne s’agit plus d’habiter la marge, mais d’en faire le centre d’une nouvelle cartographie émotionnelle.

Le cinéma français sort régulièrement de ses rails institutionnels pour proposer de telles machines à vivre et à sentir. En 2023, le genre “film de banlieue” est peut-être enfin en train de muer : plus poreux, plus transversal, moins assigné à une identité de repli ou à une “mission” sociale qu’il doit remplir.

Il y a, dans « Chien de la casse », cette promesse : qu’on peut encore surprendre, déplacer, respirer autrement. Les marges ne sont pas des périphéries à stigmatiser, mais des territoires intérieurs où le cinéma, s’il accepte d’y plonger, peut tout révéler de nous — et de nos entraves, de nos fidélités, de nos désirs.

Des films comme celui-ci rappellent que la Vidéosphère, c’est aussi cela : voir au-delà des codes, sentir les fractures, vibrer du dehors comme du dedans.






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