Quand le corps devient paysage : ce que « Le Règne animal » change au cinéma fantastique français

21 janvier 2026

Le vertige d’un premier plan : l’événement d’un cinéma mutant

La première fois que j’ai vu « Le Règne animal », c’était une pluie lente sur l’asphalte, un couloir d’hôpital, et cette tension sourde, palpable, comme une membrane prête à se rompre. Le décor n’avait rien d’exotique, ni d’apocalyptique, rien des mirages habituels du fantastique hexagonal, trop souvent cantonné à la marge, à ces réserves étiquetées « genre français ». Au contraire : un territoire connu, reconfiguré sous nos yeux. Dès ce plan inaugural, Thomas Cailley, le réalisateur, installait tout : la peur, l’étrangeté, la douceur inquiète d’un monde traversé par la métamorphose.

Sorti en octobre 2023 et présenté en ouverture d’Un Certain Regard à Cannes (source : Festival de Cannes), « Le Règne animal » n’est pas un fantasme de cinéphile mais un véritable séisme dans le paysage du fantastique en France. Avec près de 720 000 entrées en salles (CBO Box-office), le film a su fédérer critique et public — ce qui demeure, en France, un petit exploit pour un long-métrage hybride, à mi-chemin entre le film d’auteur, le drame familial et la fable organique.






La métamorphose comme moteur : un récit qui privilégie le sensible

Au centre du scénario, une épidémie mystérieuse transforme lentement des humains en créatures animales. Pas de virus ravageur façon « 28 jours plus tard », pas de catastrophe hurlée. Ici, la mutation est graduelle, à la fois dérangeante et féconde, située dans le creux du quotidien. La caméra accompagne cette progression avec une délicatesse rare pour le genre : elle caresse plus qu’elle ne scrute, privilégiant la sensation, les textures, la respiration de la peau.

Thomas Cailley inscrit son récit dans la filiation d’un certain réalisme poétique : il cite autant John Steinbeck (« Des souris et des hommes ») que le cinéma de Bong Joon-ho, mais par l’entremise d’une sensibilité très française, qui préfère l’épure à l’excès (entretien Télérama). On est loin des effusions de sang et des jump scares : le film propose une approche sensorielle — les odeurs de feuilles, les bruissements de la forêt, la moiteur des mains nerveuses.






Le cinéma fantastique français : état du genre avant « Le Règne animal »

Le fantastique en France a longtemps navigué en eaux troubles. Si Georges Méliès fut l’un des pères fondateurs du genre (avec des courts-métrages tels que « Le Voyage dans la Lune », 1902), l’histoire récente est plus heurtée. Quelques jalons exceptionnels :

  • « Les Yeux sans visage » de Georges Franju (1960) pour le mélodrame horrifique.
  • « Possession » d’Andrzej Żuławski (1981), production française, pour l’excès et la folie charnelle.
  • « La Horde » (2009) ou « Grave » (2017), preuves d’un regain ponctuel, mais confidentiel.

Malgré des réussites isolées, le genre peine à s’imposer face au naturalisme du cinéma d’auteur ou aux comédies familiales, roi du box-office (le dernier film fantastique français à dépasser le million d’entrées avant 2023 fut « Le Pacte des Loups » de Christophe Gans, en 2001, avec plus de 5 millions d’entrées). Les effets spéciaux, longtemps jugés incompatibles avec la « réalité française », subissaient souvent le double écueil du manque de moyens et du soupçon d’artifice.

« Le Règne animal » désamorce cet héritage sans chercher à singer Hollywood : il digère le cinéma de genre international pour l’ancrer géographiquement, humainement. C’est un renouvellement organique, presque végétal.






Des corps hybrides, plus vrais que nature : l’audace visuelle et la révolution technique

Un des paris les plus fous du film : réussir la mutation physique sans sombrer dans le grotesque ni l’effet numérique cheap. Ici, le maquillage fait main, la prothèse, la chorégraphie des comédiens définissent la métamorphose. Pas de surdose de CGI façon Marvel, mais une alliance subtile entre trucages artisanaux (signés Nadia Mongiatti et sa formidable équipe de SFX, révélés plusieurs fois au Unifrance) et recours ciblé à la 3D pour fluidifier les transitions.

Technique Usages dans le film
Maquillage & Prothèses Croissance de plumes, écailles, griffes — textures palpables filmées en gros plan
Acteurs/danseurs Postures étudiées, regards fuyants (notamment Romain Duris et Paul Kircher)
Effets numériques discrets Transformation des membres, scènes de vol sans rupture de réalisme

C’est ce mélange de précision technique et de respect du vivant qui frappe : le spectateur est constamment dans une zone de trouble, là où la frontière entre humain et animal n’est jamais figée. On pense à David Cronenberg pour l’inquiétante étrangeté du corps, mais aussi au cinéma sensoriel de Claire Denis (« Trouble Every Day »).






Une fable politique sous la mythologie familiale

Si « Le Règne animal » touche autant, c’est qu’il refuse le spectaculaire creux au profit d’une fable profondément politique, mais sans sous-texte bavard. Le fantastique s’y fait allégorie douce-amère — celle de la différence, de l’exil intérieur, et de la peur du corps qui change.

  • La société y est dépeinte divisée, oscillant entre fascination et rejet, entre compassion et terreur de l’altérité. Des camps de rétention aux discours médicaux, le film ausculte la mécanique sociale de la stigmatisation — écho à la France contemporaine.
  • La relation père-fils évoque le passage, l’acceptation de la perte mais aussi la possibilité d’un avenir ré-inventé.
  • La nature s’impose comme personnage central — lisières de forêts, paysages liminaux — et rappelle que l’homme moderne, souvent coupé du vivant, n’est jamais tout à fait maître en son règne.

Cailley lui-même évoquait dans France Inter cette volonté de « parler d’écologie, de migration et d’adolescence, sans jamais nommer frontalement ces thèmes ».






Un film d’influences, mais résolument singulier

Certains y verront des filiations : on pense à « The Fly » de Cronenberg, à « Les Fils de l’homme » d’Alfonso Cuarón pour ce climat d’inquiétude organique. Mais « Le Règne animal » s’en détache par sa tendresse paysagère, sa manière d’explorer le mutant sans cynisme, sans héroïsation, et son refus de la violence gratuite.

  • Son montage, plutôt elliptique, laisse à la fois place au silence et à l’observation, comme chez les Dardenne ou Audiard.
  • La partition sonore de Andrea Laszlo De Simone et Amaury Chabauty, tout en nappes cotonneuses et battements feutrés, installe une autre temporalité, un ‘ailleurs’ qui ne ressemble pas aux standards du genre.
  • Les choix de casting, mêlant têtes d’affiche (Romain Duris, Adèle Exarchopoulos) et nouveaux venus (Paul Kircher), favorisent ce sentiment de communauté fragile, où chacun appartient encore un peu à l’autre monde.





Données, échos et réception critique : l’événement d’un nouveau genre

Quelques chiffres pour mesurer l’impact :

  • Budget estimé à 13 millions d’euros — un record pour une production de genre en France hors coproduction internationale (Le Film Français).
  • 19 nominations pour les César 2024 : du jamais vu pour un film fantastique (il repartira notamment avec la statuette de Meilleurs effets visuels).
  • Cotation presse : 4,2/5 sur Allociné, avec de nombreux articles saluant son « audace visuelle » et sa « justesse émotionnelle ».
  • Pourcentage d’entrées à l’international : 21% des recettes générées hors de France entre octobre 2023 et mars 2024, une première depuis « Grave » (source : UniFrance).

On pouvait craindre, à la sortie, le syndrome du film « ovni » voué à une réception en vase clos. Mais sa trajectoire prouve qu’il a touché bien au-delà du cercle des initiés : cinéphiles, amateurs de genre, public adolescent. Plus qu’un événement isolé, « Le Règne animal » s’impose comme un catalyseur, un manifeste du possible pour le cinéma français, capable enfin de synthétiser l’intime et le spectaculaire, la peur et l’empathie, la générosité de l’allégorie et la précision du geste formel.






Ce que « Le Règne animal » ouvre pour le futur du genre

Reste la question : qu’apportera « Le Règne animal » à ceux qui viendront après ? Son héritage va-t-il s’arrêter aux hommages ou bousculer les lignes ? Il offre plusieurs pistes :

  • Légitimation du fantastique dans une industrie qui le jugeait encore impensable à grande échelle.
  • Nouvelle grammaire visuelle : le retour du maquillage, du sensoriel, du travail artisanal.
  • Déplacement des récits : du spectaculaire vers l’intime et le politique, du monstre vers la métamorphose.
  • Ouverture à l’international : un fantastique « made in France » capable de séduire hors de ses frontières.

Il y a dans « Le Règne animal » quelque chose de profondément régénérant, une façon de réconcilier l’enfant du vidéoclub et l’adulte des plateformes, le cinéma de la salle obscure et celui des marges. Le film ne prétend pas répondre à tout, ni résoudre la question de l’ancrage du fantastique à la française. Mais il trace une voie, organique, mouvante, où chacun peut se rêver, même brièvement, autre que soi — et c’est là sans doute son plus bel acte de magie.






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