Les nouveaux géants : une traversée sensorielle des blockbusters à l’assaut des salles

30 janvier 2026

En préambule : la respiration d’une salle, face à la déferlante

Un samedi soir de juin, le halo bleuté envahit la salle, caresse les visages, s’attarde sur les regards d’enfants et d’adultes. Les pop-corns bruissent, la sono gronde. Sur l’écran, le montage s’accélère, les dimensions basculent, l’univers explose. Dans ce “spectacle total”, le blockbuster tient son mythe. Mais quels sont ces géants qui imposent leur rythme à nos émotions, nos attentes, nos samedis soirs ? À l’heure où les grandes franchises règnent et où chaque sortie semble un événement mondial, l’agencement du blockbuster a-t-il changé de visage, ou seulement de costume ?






Le blockbuster en 2024 : une cartographie mouvante

Hollywood a inventé le blockbuster moderne — “Jaws” en 1975, “Star Wars” en 1977 — et depuis, chaque été (et désormais chaque printemps), il redessine la carte des salles obscures. Mais 2024 n’est plus tout à fait l’ère des certitudes. Les plus gros succès épousent encore les codes du spectaculaire, du récit universel, mais ils varient leurs formules, glissent parfois une ironie mordante ou une gravité inédite, à l’image de la société qui les consomme.






Chiffres-clés : les leaders incontestés au box-office mondial

  • “Dune : Deuxième Partie” (Warner Bros.) — Plus de 710 millions de dollars récoltés à l’international (source : Box Office Mojo, Dune: Part Two) en à peine trois mois. Denis Villeneuve continue de tisser une mythologie sensorielle et politique, oscillant entre le souffle épique et la sécheresse contemplative. La fresque séduit autant les fans du roman que les amateurs de spectacle total.
  • “Godzilla x Kong : Le Nouvel Empire” (Legendary/Warner Bros.) — 567 millions de dollars mondiaux à la mi-juin 2024 (source : The Numbers), confirmant l’appétit du public pour le “MonsterVerse” et ses super-joutes numériques.
  • “Kung Fu Panda 4” (DreamWorks/Universal) — Un succès surprise : le film franchit les 540 millions de dollars, redevenant la plus forte animation du printemps, devant les titans Disney/Pixar du moment.
  • “Bad Boys: Ride or Die” (Sony) — Preuve que la nostalgie action des années 1990 fonctionne encore : plus de 340 millions de dollars, alors que le genre buddy movie semblait sur le déclin (Box Office Mojo).
  • Marvel à la peine : Aucun titre n’a cette année touché le milliard — un fait marquant après la domination sans partage de ces dix dernières années. “Deadpool & Wolverine”, prévu pour juillet, cristallise tous les espoirs du studio.





Regard sur les tendances : franchises, suites, nostalgie et innovation

L’année 2024 couronne (sans surprise) la suprématie des suites et franchises, mais révèle aussi leurs failles. On observe plusieurs dynamiques :

  • Fragmentation du public : Les blockbusters ne fédèrent plus aussi largement. “Dune 2” attire un public adulte, amateur de SF cérébrale, tandis que “Kung Fu Panda 4” vise familles… et nostalgiques de la saga.
  • Retour du “feel good movie” dopé à la surenchère : “Bad Boys 4” ou “Godzilla x Kong” misent sur l’autodérision et une efficacité jubilatoire des scènes d’action, loin des super-héros tourmentés.
  • Triomphe des blockbusters à l’esthétique très marquée : “Dune : Deuxième Partie” fascine par sa texture sensorielle et son rapport au rythme, renouant avec un certain lyrisme (on pense à Lawrence d’Arabie, à Blade Runner).





Hollywood, Bollywood, Chine : vers un blockbuster multipolaire ?

Un autre phénomène fondamental : la montée de nouveaux pôles créateurs de blockbusters. Si l’Amérique domine toujours, le panorama s’équipe de nuances.

  • Inde : “Fighter” (réalisé par Siddharth Anand, 2024) a pulvérisé des records locaux, confirmant la mutation du blockbuster bollywoodien vers des standards visuels internationaux (source : Variety).
  • Chine : “YOLO” (“You Only Live Once”), comédie dramatique, s’est hissé dans le top 5 mondial en février, prouvant la vitalité du box-office chinois qui “fait émerger des hits sans passer par Hollywood”.
  • Europe : Les “succès” sont souvent plus modestes mais portent une ambition esthétique : “Les Trois Mousquetaires : Milady” (France) ou “Berlin Nobody” (Allemagne/UK/US) sont parmi les rares titres continentaux visibles à l’international (source : Cineuropa).





Tableau : les blockbusters les plus rentables au 15 juin 2024

Film Studio Box-Office mondial (USD) Date de sortie
Dune : Deuxième Partie Warner Bros. 710 M Mars 2024
Godzilla x Kong : Le Nouvel Empire Warner Bros./Legendary 567 M Mars 2024
Kung Fu Panda 4 Universal/DreamWorks 540 M Mars 2024
Bad Boys: Ride or Die Sony 340 M Juin 2024
YOLO Chine 482 M Février 2024





L’équilibre entre “spectacle” et “scénario” : crise ou mutation ?

Si l’on suit Steven Spielberg dans son intuition (“Pour qu’un blockbuster dure, il faut en permanence réinventer la surprise”, interview au Guardian, 2018), l’enjeu n’est plus seulement d’ajouter des explosions, mais de magnifier l’expérience collective.

  • Écriture : “Dune” ose le récit elliptique, les non-dits, là où certains Marvel multiplient les redites ou les seconds degrés.
  • Esthétique : Le “beau” n’est plus un luxe. En 2024, même les blockbusters calibrés soignent leur photographie et leur bande-son — pensez à Tom Holkenborg (Junkie XL), qui sculpte un paysage sonore plus “sensoriel” pour “Dune”.
  • Durée : Les films tendent vers les 2h30 ou même 3h. La promesse : offrir une “expérience” totale. Mais l’effet secondaire, c’est aussi une certaine lassitude du public, surtout chez les plus jeunes (source : étude Comscore 2024).





Les blockbusters et leur miroir : impact sociétal, effets sur la salle

Un blockbuster aujourd’hui ne se contente plus de briser le box-office : il s’insère dans les conversations, s’intègre à TikTok, modèle des communautés de fans. “Barbie” en 2023 l’a prouvé — studios et réalisateurs ont compris la puissance virale du “mème”, de la citation, du buzz. La viralité devient elle-même forme de narration.

  • “Godzilla x Kong” a bénéficié d’un meme autour de sa scène d’affrontement centrale, détourné en “guerre des titans” sur les réseaux sociaux.
  • “Kung Fu Panda 4”, quant à lui, a réveillé l’ironie douce du personnage principal sur X et Instagram, touchant ainsi une audience jeune, déjà acquise à la nostalgie.

Mais ce règne n’est pas sans ombre : la domination de quelques géants impulse, selon la Fédération Nationale des Cinémas Français, un “effet d’éviction” sur les films d’auteur, les documentaires, ou simplement les films de taille moyenne (FNCF, rapport 2023). Cela interroge encore et toujours le rôle essentiel du spectateur : rester curieux, refuser l’uniformisation, chercher le détail singulier derrière le spectacle.






Vers de nouveaux horizons : blockbusters de demain et paradoxes contemporains

À l’approche de l’été 2024, les projecteurs s’allument déjà pour :

  • “Deadpool & Wolverine” (Marvel) — Premier espoir Marvel pour inverser la courbe descendante récente.
  • “Twisters” (Universal) — Suite/reboot du film catastrophe culte des 90’s, attendue pour raviver le cinéma sensoriel de la catastrophe.
  • “Moana 2” (Disney) — Animation qui espère relancer la machine Disney, en crise face à la concurrence Universal/Sony/DreamWorks.

Face à l’hégémonie du blockbuster, la mutation est palpable. Les nouveaux géants tentent la synthèse : conserver le gigantisme, mais sans perdre le sens du détail, la vibration de l’humain au cœur de l’image. Les cinéastes “auteur” infiltrent la machine (Nolan, Villeneuve), les plateformes redistribuent parfois les cartes, sans faire disparaître l’exception de la salle. Car pour paraphraser Bong Joon-ho : “Un grand film, c’est un film qui tourne dans plus d’une tête en sortant de la salle.”






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