Quand l’Univers Marvel vacille : Lecture sensorielle de « The Marvels » et l’érosion d’un mythe

1 février 2026

Plongée dans l’obscurité d’une salle : la sidération affadie

Respirer l’obscurité, attendre la montée du logo Marvel – ce rituel, jadis promesse d’évasion, a pris une tournure étrange devant « The Marvels ». Pas d’effervescence, mais une légère lassitude, comme un écho amorti. Ce n’est ni le rejet, ni vraiment le désintérêt, c’est l’impression diffuse d’assister à la répétition d’un geste qui, naguère, électrisait. Sur l’écran, des couleurs plus saturées, des répliques calibrées, des effets spéciaux en rafale… mais l’étincelle fondatrice semble s’être évaporée. Le trouble naît alors : ce film est-il le symptôme d’une perte de vitesse plus profonde du colosse Marvel ?






Des chiffres qui parlent : Le box-office en état d’alerte

La trajectoire chiffrée de « The Marvels » pose un diagnostic indiscutable. Sorti en novembre 2023, le film ouvre à 46 millions de dollars sur le sol américain selon Box Office Mojo (source) – le plus faible démarrage de l’histoire du MCU, loin des 153 millions du premier « Captain Marvel » (2019) et jusqu’alors perchée dans le trio de tête côté rentabilité féminine.

À l’international, le rapport de force ne s’inverse pas : en clôture d’exploitation, « The Marvels » stagne sous la barre des 205 millions de dollars mondiaux, chiffre modeste face à un budget estimé entre 220 et 270 millions (marketing inclus), largement insuffisant pour rentrer dans ses frais – un échec commercial inédit pour un film labellisé Marvel Studios. La moyenne critique, quant à elle, vacille : Metacritic affiche un timide 50/100, Rotten Tomatoes recense à peine 62 % d’avis positifs côté presse (source).






Une fatigue Marvel ? Symptômes visibles et causes profondes

Répétition, dilution, algorithmisation

  • Effet de saturation : Depuis 2008, Marvel n’a cessé d’enchaîner les opus – pas moins de 32 films et plusieurs séries sur Disney+ en 15 ans, générant une fatigue du storytelling en entonnoir. L’effet “événement” est grignoté par l’impression de feuilleton sans fin.
  • Lissage narratif : L’urgence de raccorder chaque intrigue au grand puzzle du MCU écrase tout écart formel, toute prise de risque. « The Marvels » sacrifie ainsi ses audaces sur l’autel de la “cohérence universelle”.
  • Characters trop interchangeables : Là où Iron Man ou le Captain America des débuts portaient une ambiguïté, la réunion de trois héroïnes (Carol Danvers, Kamala Khan, Monica Rambeau) peine à tisser un arc émotionnel singulier ou mémorable.

Un rapport trouble à l’identité et au temps

  • Récits générés à la chaîne, là où chaque film semblait, il y a dix ans, explorer une couleur (“Winter Soldier” lorgnant vers le thriller politique, “Ant-Man” revisitant la comédie de casse). Le MCU s’uniformise.
  • La question du temps : Le montage de « The Marvels » ne trouve jamais la respiration qui permet à l’émotion de naître. Tout est rythmique, fonction, ellipses précipitées, au détriment du souffle narratif.
  • Cynisme industriel : Les liens entre films ressemblent plus à des virgules marketing qu’à des échos artistiques. Martin Scorsese n’hésitait pas, dans le New York Times, à qualifier ces films d’« expériences de parcs d’attraction », soulignant la crise du cinéma en tant qu’art d’auteur.





Le cas « The Marvels » : crise d’incarnation et blocage de la mise en scène

Tout le paradoxe de « The Marvels » se cristallise dans sa dynamique interne : volonté d’injecter une dose de légèreté et de nouveauté (la scène musicale, audacieuse sur le papier), mais incapacité à faire exister visuellement cette singularité. Le plan fige, le rythme s’accélère – mais le spectateur reste extérieur, jamais touché.

On retrouve le même phénomène lors des séquences spatiales : là où « Gravity » de Cuarón inventait à chaque plan un vertige sensoriel, le film de Nia DaCosta semble prisonnier d’un cahier des charges visuel, avec peu de latitude laissée à l’organicité de la caméra. Même les effets spéciaux paraissent prisonniers d’une surenchère lassante. L’univers Marvel, autrefois laboratoire de l’image numérique, est-il devenu son propre simulacre ?

Cette crise se vérifie par la réception spectateur : sur IMDb, la note glisse sous les 6/10, et le « CinemaScore » offre un rare B, confirmant la tiédeur du bouche-à-oreille (The Hollywood Reporter).






Tableau de repères : Marvel, de l’ascension au trou d’air

Film Année Recettes Monde (M$) Démarrage US (M$) Note Rotten Tomatoes
Avengers : Endgame 2019 2 798 357 94%
Spider-Man: No Way Home 2021 1 921 260 93%
Doctor Strange 2 2022 955 187 74%
Ant-Man & The Wasp: Quantumania 2023 476 104 46%
The Marvels 2023 205 46 62%

Ce tableau suggère à la fois une érosion du box-office, une baisse tendancielle des critiques, et une difficulté croissante à fédérer au-delà du noyau dur de fans.






États des lieux de la concurrence et changements de paradigme

  • Explosion de la diversité de l’offre : Les plateformes, de Netflix à Prime Video, court-circuitent désormais le monopole des blockbusters Marvel en offrant des alternatives de genre (voir « The Boys », « Invincible ») ou des fresques plus audacieuses (« Everything Everywhere All at Once », « Joker » côté DC, « Dune » chez Warner).
  • Réorientation du public : La génération TikTok, qui a grandi avec le MCU, réclame de nouveaux récits et une incarnation du réel, moins filtrée par la sur-couche CGI ou l’humour automatique.
  • Évolution des super-héros eux-mêmes : Les archétypes inaltérables s’effritent. Même chez DC, la réflexion se porte vers la déconstruction (voir « The Batman » de Matt Reeves, 2022).





Derrière l’algorithme, l’humain : existe-t-il une piste de renouvellement ?

S’il est un paradoxe frappant, c’est celui-ci : plus l’univers Marvel s’est complexifié, plus il semble s’être fermé. La puissance des premiers films ne tenait pas tant au spectacle qu’à la capacité de capter une émotion, un vertige, un trouble. Ce n’est plus un hasard si beaucoup de grands cinéastes (Villeneuve, Bong Joon-ho, Scorsese encore) appellent à revenir vers une “cinéphilie à hauteur d’homme”.

Quelques pistes de renouvellement émergent :

  • Redonner du temps à l’image, à la respiration émotionnelle.
  • Oser l’épure, la friction, le déséquilibre du réel.
  • Réhabiliter la part de mystère et de latence, au lieu de tout verrouiller sous le diktat du “fan service”.

Le cinéma de genre vit de ses mutations et de ses interférences avec le monde. La “marvelisation” s’est peut-être emmêlée dans son propre code génétique. L’apparent faux-pas de « The Marvels » est, vu sous cet angle, moins la fin d’une ère qu’un appel d’air. Un moment de bascule où le cinéma d’effets pourra, peut-être, renaître à sa propre nécessité.






Perspectives : le blockbuster face au miroir

Regarder « The Marvels », c’est contempler l’épuisement d’une formule mais c’est aussi se souvenir du pouvoir collectif de la salle obscure : celui de rassembler, de surprendre, de questionner ce que nous sommes devenus face à la fabrique industrielle des images. Derrière la chute des chiffres se niche un espoir, ténu mais réel, que l’imaginaire redevienne ce laboratoire imparfait où le cinéma puise ses plus beaux vertiges.

L’essoufflement de Marvel n’est pas qu’un revers de marché, c’est l’occasion — peut-être — de redéfinir ce que peut un film populaire quand il ose à nouveau défier l’attendu, pour offrir autre chose qu’un simple produit, mais bien une expérience à vivre et à ressentir pleinement.






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