Dune Deuxième Partie : Lorsqu’un Mythe s’Incline, une Héroïsation en Question

6 janvier 2026

Une vision inaugurale : la poussière dorée, l’enfance du héros

Avant même d’entrer dans le film, une image persiste : la lumière oblique filtre la poussière d’Arrakis, ouvrant sur le visage fermé mais habité de Paul Atreides (Timothée Chalamet). La salle s’emplit d’un bruissement silencieux : chacun devine qu’il ne s’agit pas d’un héros classique. Il y a une promesse de tragédie, presque palpable, un parfum d’attente inquiète. Car Denis Villeneuve, depuis le premier opus sorti en 2021, n’a jamais misé sur la figure du sauveur sans ombre. « Un héros, c’est d’abord une question formulée à voix basse », disait Tarkovski — une brèche plus qu’une statue.

Alors, comment Dune : Deuxième Partie (2024) révolutionne-t-il la mythologie du héros au cinéma ? Non pas en l’habillant de neuf, mais en la démontant méthodiquement, plan après plan, scène après scène, pour nous contraindre à douter, ressentir et, surtout, questionner le sens même du mot « héros ».






Des résonances narratives : héritier, élu ou imposteur ?

Le film de Villeneuve s’insère d’emblée dans la lignée du cinéma épique — Lawrence d’Arabie, Le Seigneur des Anneaux, Gladiator. Mais là où David Lean ou Ridley Scott sculptaient le héros dans la grandeur du geste ou la pureté des intentions, Villeneuve préfère la fissure sous l’armure.

  • Le héros hésite : Paul Atreides n’endosse pas immédiatement son rôle. Il en souffre. Il le refuse, traverse le désert du doute. Sur plus de trois heures, la montée dramatique consiste moins à vaincre qu’à interroger ce qui, en lui, pourrait susciter la foi collective… et au fond, la peur.
  • L’ambiguïté de l’élu : Le film reprend la structure messianique chère au roman de Frank Herbert, mais en la dévoyant. Le mythe du Kwisatz Haderach, plutôt qu’une ascension vers un idéal, devient le spectre d’une catastrophe à venir. L’idée d’un Messie sauveur est une possibilité, jamais une certitude.
  • Imposture programmée : Dans la logique de l’adaptation, on retrouve le soupçon d’une manipulation orchestrée : le Bene Gesserit tisse depuis des générations la légende d’un sauveur sur Arrakis. La foi du peuple est suspecte, issue d’une ingénierie sociale et religieuse. On pense au Truman Show de Peter Weir, à l’image de l’élu dont la destinée est écrite pour lui, plus que par lui.

Ici, le héros mute : il n’est plus choisi par le destin, mais fabriqué, et cela trouble tout. Le cheminement de Paul devient vertigineux : il ne s’émancipe pas du mythe, il s’y englue presque.






Écriture visuelle : le plan comme questionnement du pouvoir

La grande force de Denis Villeneuve tient dans sa capacité à inscrire le doute jusque dans la grammaire du film. Dune : Deuxième Partie ne regarde pas son héros comme une icône ; il en fait un sujet de dissidence esthétique.

  • Déconstruction du regard héroïque : Paul n’est plus filmé en contre-plongée triomphante, mais souvent — presque organiquement — engoncé dans des cadres serrés ou écrasés sous des cieux tempétueux. Le spectateur partage ses tremblements plus que ses victoires.
  • L’espace désertique, un non-lieu mythique : le désert d’Arrakis n’est pas un territoire conquis, mais un gouffre existentiel. La bande sonore de Hans Zimmer accentue la solitude du héros par des vibrations sourdes, brisant les élans lyriques habituels du cinéma d’aventure (cf. entretien pour Film Score Monthly, 2023).
  • Chevauchée des vers géants : là où une héroïsation classique aurait pérennisé l’acte comme geste inaugural, Villeneuve cadre ces séquences sans emphase, dans une rugosité matérielle. On retrouve l’influence de Sergio Leone et son goût pour la lenteur, l’attente prolongée avant « l’instant-héros ».

Le point de bascule visuel ne s’incarne jamais dans la glorification, mais dans l’ambivalence. Parfois, le film se permet des effets de montage qui organisent le doute autour de la vision, du souvenir ou du rêve de Paul — instillant une incertitude constante sur la légitimité de ce nouveau héros.






Évolution du mythe : la défaite programmée du sauveur

Derrière la fresque épique, l’ambiguïté demeure : Paul Atreides se rapproche de la figure christique, tout en la déjouant. Le « jihad » qui naît de sa révolte, annoncé comme une libération, porte en germe la destruction. Herbert l’écrivait dès 1965 : « Détruisez le mythe, et on tuera le héros. » Sur écran, Villeneuve n’a pas peur de cette noirceur.

Figure héroïque classique Paul Atreides dans Dune 2
Descendance noble ou divine Héritier mais manipulé, instrument politique
Choix du sacrifice personnel Sacrifice imposé, volontaire mais suspecté par la mère même (Rebecca Ferguson)
Victoire qui restaure l’ordre Victoire qui crée un chaos annoncé — le « jihad »
Célébration de l’individu Individu dissous dans la foule, l’idéologie, le mythe détourné

Cette mutation du héros résonne avec notre époque : trop d’espoirs placés en un guide unique deviennent le ferment d’une violence systémique. C’est le grand vertige des sociétés contemporaines — et le film, loin de le nier, le met en scène frontalement.






Mythe et politique : la fascination du collectif

Le film n’élude pas la question du pouvoir. On cite souvent la phrase : « Le pouvoir corrompt, le pouvoir absolu corrompt absolument. » Chez Villeneuve, c’est la croyance même dans le héros qui corrompt la foule.

  • Jessica et le Bene Gesserit: Leur manipulation de la prophétie oeuvre comme matrice du doute : chaque acte héroïque de Paul est recontextualisé par l’ombre d’un plan caché, entre généalogie politique et programmation religieuse.
  • Irulan Corrino (Florence Pugh) : Personnage secondaire dans ce deuxième volet, mais dont les regards et les incises amplifient l’ironie tragique : le récit n’est jamais simple, jamais stable, toujours perméable à la réécriture.
  • Fremen : Ni peuple pur ni instrument simple : leur adhésion progressive à Paul n’est pas monolithique. Chani (Zendaya), notamment, est le miroir critique du film : c’est son scepticisme amoureux et politique qui fissure la légende.

Le collectif ne « suit » pas un héros par manque d’espérance, mais bien par nécessité de projet. L’héroïsme redevient ici une contagion, parfois un virus. De là, la modernité du mythe refait surface : tout leader charismatique porte en lui la possibilité du renversement, de la crise.






Références croisées : influences, citations, subversions

Dune : Deuxième Partie n’apparaît pas en vase clos. Villeneuve tente un pont entre le mythe cinématographique classique et les trouvailles narrato-visuelles du XXIe siècle.

  • Mélange des genres : L’épique flirte en permanence avec le tragique, le western (références à Ford et Leone) et la science-fiction politique. La narration multifocale rappelle les mosaïques d’un Christopher Nolan ou les dispositifs choralistes de Villeneuve lui-même dans Sicario ou Arrival — éclatement des points de vue, absence d’un centre unique.
  • Montage immersif : Joe Walker, chef monteur, privilégie la dissonance : alternance de plans contemplatifs et de séquences de chaos, sens de la rupture plus que du crescendo. Cela déstabilise, déconstruit, dés-héroïse.
  • Sous-textes contemporains : Villeneuve évoque dans un entretien au magazine Rolling Stone (mars 2024) la tentation du populisme, la révolte de masse et l’éco-anxiété comme ingrédients de son projet. Dune devient alors la métaphore d’un moment historique incertain : « Le mythe du héros est celui qui n’aura d’autre choix que de précipiter une tragédie collective. »





Effets sur le spectateur : une expérience partagée du doute

Ce qui frappe, devant Dune 2, ce n’est pas tant la beauté plastique que l’inconfort psychique généré. Le film crée du vertige là où l’on attend de la certitude.

Quelques chiffres pour ancrer ce vertige :

  • Budget de production : 190 millions de dollars (Warner Bros., 2024) — mais utilisé essentiellement à la création d’environnements sensoriels, non à l’enchaînement d’exploits héroïques classiques.
  • Durée du film : 166 minutes — un temps dilaté ouvrant à la contemplation, à l’hésitation, là où le blockbuster moyen privilégie la cadence.
  • Nombre de plans de « traversée » (déserts, processions, attentes) : sur une partition de plus de 2000 plans, la majorité évite l’héroïsation frontale et travaille la solitude, l’abandon.

Cela se traduit par un ressenti : chaque spectateur devient dépositaire du doute, héritier d’un questionnement plus vaste que le seul destin du prince. Qui désire encore d’un héros ? Et à quel prix ?






Un nouveau langage pour l’ailleurs : la fin des certitudes

Dune : Deuxième Partie ne reconduit pas simplement le mythe du héros : il le travestit, le retourne, le soumet à la lumière crue d’un présent en manque de réponses. Si l’épopée classique créait des modèles à suivre, le film de Villeneuve façonne des figures à examiner, à interroger sans relâche.

La Vidéosphère continue d’explorer ces failles, ces zones grises où le cinéma, en repoussant nos attentes, ouvre la possibilité d’être plus qu’un simple miroir : un catalyseur de doutes, une chambre d’écho pour toutes nos interrogations sur la légitimité du pouvoir, des récits, et de nos propres rêves de grandeur.

« Le cinéma ne nous donne pas des héros, il nous donne des routes incertaines. » Voilà, peut-être, la plus belle victoire de ce Dune crépusculaire.

Sources : Variety, Rolling Stone, Film Score Monthly, entretien de Denis Villeneuve (YouTube – Warner Bros. Interviews, 2024), dossier de presse officiel Warner Bros., Frank Herbert, Dune (éditions Robert Laffont).