Fracturer le récit : trois révolutions narratives récentes
Ce n’est plus seulement l’histoire qui prime, mais la manière dont la forme épouse ou malmène la matière narrative. Plusieurs axes majeurs se dégagent dans les films d’auteurs récents.
1. L’éclatement temporel : “Drive My Car” de Ryūsuke Hamaguchi (2021)
Difficile de ne pas citer Drive My Car (Japan, 2021) de Ryūsuke Hamaguchi, Lion d’argent à Cannes, où le temps se tord avec grâce. Plus de 40 minutes de “prologue”, puis la vraie entrée du générique ; des dialogues qui tournent autour du non-dit, des fragments de passé qui éclaboussent le présent.
- Structure éclatée : Le film épouse la forme d’une répétition permanente : sans cesse, on répète, on relit, on revit pour essayer de reconstruire un sens au chaos.
- Paradoxe du temps : Le récit est linéaire dans le montage, mais circulaire dans les émotions, créant un effet hypnotique remarquable.
- Référence : Hamaguchi dit s’être inspiré autant de Murakami que d’Almodóvar pour “travailler les ellipses comme on taille une pierre brute” (Cahiers du Cinéma, mars 2022).
Ce film questionne : le vrai sujet, c’est moins l’accident initial que la capacité du récit à faire surgir une émotion “en différé”. Le spectateur vit dans ce délai, suspendu, renvoyé à ses propres zones d’ombres.
2. Le récit sensoriel : “Memoria” d’Apichatpong Weerasethakul (2021)
Apichatpong Weerasethakul persiste à déconcerter le public occidental. Memoria (2021), prix du jury à Cannes, pousse encore plus loin la dissolution du récit classique.
- Brouillage du temps et de l’espace : Dans une Colombie ouatée, Tilda Swinton erre, en quête d’un bruit mystérieux qu’elle seule perçoit. Le récit se dilate, mue comme une expérience de la mémoire éveillée.
- Plan-séquence immobile : Les plans s’étirent jusqu’au vertige. Selon le réalisateur, “il faut que le spectateur sente l’étirement du temps dans son propre corps” (Les Inrockuptibles, juillet 2021).
- Expérience collective : Memoria a été pensé pour une diffusion “progressive”, quasi-nomade : le film ne sort que dans une salle à la fois, pour renforcer le caractère unique de chaque projection (Hollywood Reporter).
Ici, l'enjeu n’est plus de raconter, mais de faire ressentir. Les règles s’effacent devant la sonorité du silence, la lente dérive du regard.
3. Le kaléidoscope des identités : “Aftersun” de Charlotte Wells (2022)
Rarement portrait d’enfance n’aura été traité avec cette justesse polyphonique. Dans Aftersun (2022), Charlotte Wells capture la brume d’un souvenir d’été, sans jamais céder à la tentation du pathos ou de la reconstitution didactique.
- Récit à trous : Le film mêle caméras DV, flashbacks, et séquences mentales, tout en refusant de nous offrir une lecture claire des événements.
- Sautes d’axes : Par des changements d’objectifs et de texture d’image, Aftersun donne à chaque souvenir une densité différente, à la frontière entre documentaire et rêve.
- Puissance subjective : Tout est toujours perçu à travers le filtre de la mémoire, qui est par nature défaillante, changeante, inachevée.
La narration elle-même devient “émotionnelle”, assumant les trous, les ellipses, la confusion. N. K. Jemisin écrivait que “l’histoire qui nous marque est celle où le manque dit plus que la présence”. Aftersun le prouve, image après image.