Au-delà des tranchées : L’humanisme flamboyant de « La Grande Illusion »
1937, au petit matin. La pellicule frémit et avec elle, la promesse de la lumière. La Grande Illusion s’ouvre non sur le fracas des canons, mais sur la...
Explorer le 7ᵉ art, une image à la fois.
Je repense à ce travelling silencieux d'Alice Rohrwacher dans “Lazzaro Felice”, à la douceur nerveuse d’un plan signé Céline Sciamma ou au bouillonnement sensoriel que laisse Andrea Arnold derrière sa caméra à l’épaule. Il y aurait mille façons d’introduire cette exploration, mais c’est avec une certitude simple que tout s’éclaire : l’histoire du cinéma, longtemps vue à travers une loupe masculine, commence à changer de focale. À force de batailles, de résilience et d’imaginaire, les réalisatrices percent l’écran et redessinent la carte sensible du cinéma grand public — celui qui façonne le regard collectif, celui dont les choix de récits et de mises en scène irriguent la société.
Le cinéma populaire, c’est-à-dire celui qui rassemble des millions de spectateurs dans les salles ou sur les plateformes, a longtemps été un bastion masculin. Les chiffres sont sans appel : en 2019, selon le Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC), seulement 23% des longs-métrages français étaient réalisés par des femmes. À Hollywood, le “Celluloid Ceiling Report” 2023 mené par le Center for the Study of Women in Television and Film affichait un chiffre à peine supérieur : 18% de femmes à la réalisation parmi les cent plus grosses productions américaines de l’année. Mais derrière la lente évolution statistique, c’est la texture même du récit populaire qui se transforme.
| Année | Pourcentage de réalisatrices (France) | Pourcentage de réalisatrices (US, top 100) |
|---|---|---|
| 2010 | 16% | 7% |
| 2019 | 23% | 12% |
| 2023 | 28% | 18% |
C’est un frémissement, mais aussi une accélération : parmi les sœurs Wachowski, Greta Gerwig, Patty Jenkins ou Julia Ducournau, de nouvelles générations s’invitent dans le flux d’images populaires, n’hésitant plus à poser sur le blockbuster ou le drame commercial un œil singulier.
Ce qui frappe à observer l’irruption des réalisatrices dans le cinéma grand public, ce n’est pas la simple « féminisation » d’une fonction, mais la possibilité de nouveaux points de vue. Les réalisatrices travaillent la matière du réel avec une sensibilité propre, bien au-delà des codes imposés.
Le cinéma grand public, c’est d’abord une fabrique de récits communs. L’arrivée des réalisatrices a densifié ces récits, leur donnant des couleurs rarement vues jusque-là. On assiste à une déconstruction des stéréotypes, à une réappropriation des corps, à une montée en complexité des représentations féminines et masculines.
Cette transformation n’est pas qu’esthétique : elle infuse le scénario, les dialogues, la direction d’acteurs. On le ressent dans l’éthique du regard — moins surplombant, plus solidaire — mais aussi dans la narration polyphonique de “Les Filles du docteur March” ou l’immersion documentaire de “Samba” de Laetitia Colombani.
Le chemin est loin d’être linéaire. Selon le dernier rapport de la Directors Guild of America (DGA), moins de 25% des réalisateurs travaillant pour les principaux studios américains sont des femmes. Les budgets alloués restent souvent inférieurs à ceux confiés à leurs homologues masculins — un écart moyen de près de 30% selon le CNC en France. Et dans le palmarès des festivals majeurs, les distinctions continuent de pencher massivement du côté masculin, à l’exception notable de la Palme d’or attribuée à Julia Ducournau en 2021 pour “Titane” (voir Le Monde).
Pourtant, la donne change. Les succès au box-office de films réalisés par des femmes (110 millions de dollars engrangés par “A Quiet Place Part II” de John Krasinski… mais aussi les 800 millions de “Captain Marvel” coréalisé par Anna Boden) prouvent que les questions économiques ne sont pas un frein mais une méconnaissance du potentiel réel du public (Box Office Mojo).
L’influence des réalisatrices va bien au-delà des films eux-mêmes. Leurs succès inspirent toute une génération, bousculent les curricula des écoles de cinéma (plus de 45% de femmes inscrites à la Fémis en 2023 selon le Figaro Étudiant), et reconfigurent les alliances entre producteurs, distributeurs et plateformes. Plus largement, elles ouvrent la voie à des sujets et des dynamiques relationnelles inexplorés naguère dans le cinéma grand public — comme le montre l’émergence fulgurante de nouvelles voix venues de tous horizons, d’Haifaa al-Mansour (Arabie Saoudite) à Cathy Yan (Chine/US).
Les chiffres du streaming donnent également raison à cette évolution : 38% des films les plus regardés sur Netflix en 2023 étaient réalisés par des femmes, un record selon Variety. L’exposition mondiale offerte par les plateformes abolit, au moins en partie, les barrières nationales et les plafonds de verre traditionnels de l’industrie.
| Réalisatrice | Film | Année | Impact |
|---|---|---|---|
| Greta Gerwig | “Barbie” | 2023 | Repenser le blockbuster pop, proposer une satire et un discours féministe dans le cinéma mainstream |
| Chloé Zhao | “Nomadland” | 2020 | Premier Oscar de meilleure réalisation pour une femme d'origine asiatique, bouleverse la narration contemplative du cinéma américain |
| Patty Jenkins | “Wonder Woman” | 2017 | Blockbuster super-héroïque vu par une femme, redéfinition des standards visuels et narratifs du genre |
| Julia Ducournau | “Titane” | 2021 | Palme d’or à Cannes, explosion des codes et exploration de la monstruosité/identité |
| Céline Sciamma | “Portrait de la jeune fille en feu” | 2019 | Exploration du regard féminin, mise en scène de la sororité et du désir |
Il y a dans ce mouvement une force tranquille, celle d’un cinéma qui s’autorise à douter, à expérimenter, à s’ouvrir à d’autres récits et d’autres rêves. Les réalisatrices ne font pas qu’ajouter une variation au grand récit populaire ; elles dessinent d’autres routes, cultivent d’autres silences. À force de plans fixes qui deviennent des respirations ou de travellings qui arpentent des mondes intérieurs, elles élargissent ce que le cinéma peut dire — et cela, potentiellement, pour tous.
Car si l’ambition des pionnières, de Dorothy Arzner à Jane Campion, était de revendiquer leur place, celle de la génération actuelle est peut-être de réinventer le sens même du mot populaire. Non plus faire pour plaire, mais faire monde, ensemble. “Le cinéma, disait Agnès Varda, c’est de la mosaïque”, et l’on pressent que désormais, chaque tesselle qu’ajoute une réalisatrice redonne à l’ensemble ses couleurs vivantes et sa promesse de surprise.