Quand les réalisatrices réécrivent le grand écran : mutations, héritages et perspectives du cinéma populaire

11 février 2026

Un regard neuf derrière la caméra : l’irruption d’une sensibilité plurielle

Je repense à ce travelling silencieux d'Alice Rohrwacher dans “Lazzaro Felice”, à la douceur nerveuse d’un plan signé Céline Sciamma ou au bouillonnement sensoriel que laisse Andrea Arnold derrière sa caméra à l’épaule. Il y aurait mille façons d’introduire cette exploration, mais c’est avec une certitude simple que tout s’éclaire : l’histoire du cinéma, longtemps vue à travers une loupe masculine, commence à changer de focale. À force de batailles, de résilience et d’imaginaire, les réalisatrices percent l’écran et redessinent la carte sensible du cinéma grand public — celui qui façonne le regard collectif, celui dont les choix de récits et de mises en scène irriguent la société.






Des chiffres en mouvement : où en est-on vraiment ?

Le cinéma populaire, c’est-à-dire celui qui rassemble des millions de spectateurs dans les salles ou sur les plateformes, a longtemps été un bastion masculin. Les chiffres sont sans appel : en 2019, selon le Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC), seulement 23% des longs-métrages français étaient réalisés par des femmes. À Hollywood, le “Celluloid Ceiling Report” 2023 mené par le Center for the Study of Women in Television and Film affichait un chiffre à peine supérieur : 18% de femmes à la réalisation parmi les cent plus grosses productions américaines de l’année. Mais derrière la lente évolution statistique, c’est la texture même du récit populaire qui se transforme.

Année Pourcentage de réalisatrices (France) Pourcentage de réalisatrices (US, top 100)
2010 16% 7%
2019 23% 12%
2023 28% 18%

C’est un frémissement, mais aussi une accélération : parmi les sœurs Wachowski, Greta Gerwig, Patty Jenkins ou Julia Ducournau, de nouvelles générations s’invitent dans le flux d’images populaires, n’hésitant plus à poser sur le blockbuster ou le drame commercial un œil singulier.






Réinventer la grammaire visuelle : styles, motifs et approches inédites

Ce qui frappe à observer l’irruption des réalisatrices dans le cinéma grand public, ce n’est pas la simple « féminisation » d’une fonction, mais la possibilité de nouveaux points de vue. Les réalisatrices travaillent la matière du réel avec une sensibilité propre, bien au-delà des codes imposés.

  • La subjectivité du regard : Greta Gerwig, oscarisée pour “Barbie”, a démontré qu’un film destiné au grand public pouvait allier humour, engagement politique et introspection. Son usage des couleurs vives et de la rupture du quatrième mur met littéralement le spectateur au centre du récit, bouleversant les codes du film de jouet et du teen-movie (Hollywood Reporter).
  • La réinvention des genres : Patty Jenkins a exploré le terrain balisé du film de super-héros avec “Wonder Woman” et ses suites, injectant une tonalité émotionnelle et une attention aux détails intimes souvent absents du genre. Pour la première fois, un blockbuster d’action privilégiait le regard d’une héroïne dont le corps n’est pas « possédé » par la caméra, mais habité.
  • L’exploration de l’intime et du corps : Céline Sciamma, avec “Portrait de la jeune fille en feu”, fait respirer le plan et soigne l’ellipse autant que le hors-champ : les gestes, les regards, l’attente — autant d’espaces autrefois invisibles qui deviennent ici des territoires à explorer.
  • La vitalité du documentaire : Agnès Varda et, plus récemment, Mati Diop ou Alice Diop déplacent le regard sur le réel, font émerger des marges et redonnent sens à la parole minoritaire dans des œuvres largement diffusées au public (voir, par exemple, “Atlantique” de Mati Diop, Grand Prix à Cannes en 2019).





Vers un autre récit collectif : enjeux, thèmes et bouleversements

Le cinéma grand public, c’est d’abord une fabrique de récits communs. L’arrivée des réalisatrices a densifié ces récits, leur donnant des couleurs rarement vues jusque-là. On assiste à une déconstruction des stéréotypes, à une réappropriation des corps, à une montée en complexité des représentations féminines et masculines.

  • Déconstruire l’hégémonie masculine : Des films comme “Nomadland” de Chloé Zhao (Oscar du meilleur film en 2021) installent des héroïnes non conventionnelles au cœur de récits contemplatifs et universels. Le regard y est moins frontal, plus enveloppant, repoussant la tentation du spectaculaire pour valoriser l’expérience sensorielle.
  • Questionner la famille, la sexualité, l’identité : Céline Sciamma, encore elle, Caroline Poggi (“Jessica Forever”), ou Marjane Satrapi (“Persepolis”) abordent l’intime ou l’Histoire par des voies obliques, invitant à la nuance. Ces films populaires ne s’interdisent plus d’explorer la fluidité des identités ou la complexité du lien familial.
  • Mettre en lumière la diversité : Gina Prince-Bythewood (“The Woman King”), Nora Twomey (“Parvana, une enfance en Afghanistan”), Mounia Meddour (“Papicha”) : autant de voix qui déplacent le centre de gravité du récit occidental blanc, ouvrant le grand public à d’autres horizons culturels tout en refusant l’étiquette de “cinéma de niche”.

Cette transformation n’est pas qu’esthétique : elle infuse le scénario, les dialogues, la direction d’acteurs. On le ressent dans l’éthique du regard — moins surplombant, plus solidaire — mais aussi dans la narration polyphonique de “Les Filles du docteur March” ou l’immersion documentaire de “Samba” de Laetitia Colombani.






Blocages, résistances et percées spectaculaires

Le chemin est loin d’être linéaire. Selon le dernier rapport de la Directors Guild of America (DGA), moins de 25% des réalisateurs travaillant pour les principaux studios américains sont des femmes. Les budgets alloués restent souvent inférieurs à ceux confiés à leurs homologues masculins — un écart moyen de près de 30% selon le CNC en France. Et dans le palmarès des festivals majeurs, les distinctions continuent de pencher massivement du côté masculin, à l’exception notable de la Palme d’or attribuée à Julia Ducournau en 2021 pour “Titane” (voir Le Monde).

Pourtant, la donne change. Les succès au box-office de films réalisés par des femmes (110 millions de dollars engrangés par “A Quiet Place Part II” de John Krasinski… mais aussi les 800 millions de “Captain Marvel” coréalisé par Anna Boden) prouvent que les questions économiques ne sont pas un frein mais une méconnaissance du potentiel réel du public (Box Office Mojo).






Vers quelles conséquences culturelles et artistiques ?

L’influence des réalisatrices va bien au-delà des films eux-mêmes. Leurs succès inspirent toute une génération, bousculent les curricula des écoles de cinéma (plus de 45% de femmes inscrites à la Fémis en 2023 selon le Figaro Étudiant), et reconfigurent les alliances entre producteurs, distributeurs et plateformes. Plus largement, elles ouvrent la voie à des sujets et des dynamiques relationnelles inexplorés naguère dans le cinéma grand public — comme le montre l’émergence fulgurante de nouvelles voix venues de tous horizons, d’Haifaa al-Mansour (Arabie Saoudite) à Cathy Yan (Chine/US).

Les chiffres du streaming donnent également raison à cette évolution : 38% des films les plus regardés sur Netflix en 2023 étaient réalisés par des femmes, un record selon Variety. L’exposition mondiale offerte par les plateformes abolit, au moins en partie, les barrières nationales et les plafonds de verre traditionnels de l’industrie.






Quelques oeuvres-phares, jalons dans l’histoire du cinéma grand public au féminin

Réalisatrice Film Année Impact
Greta Gerwig “Barbie” 2023 Repenser le blockbuster pop, proposer une satire et un discours féministe dans le cinéma mainstream
Chloé Zhao “Nomadland” 2020 Premier Oscar de meilleure réalisation pour une femme d'origine asiatique, bouleverse la narration contemplative du cinéma américain
Patty Jenkins “Wonder Woman” 2017 Blockbuster super-héroïque vu par une femme, redéfinition des standards visuels et narratifs du genre
Julia Ducournau “Titane” 2021 Palme d’or à Cannes, explosion des codes et exploration de la monstruosité/identité
Céline Sciamma “Portrait de la jeune fille en feu” 2019 Exploration du regard féminin, mise en scène de la sororité et du désir





Perspectives et promesses : ce que le cinéma grand public doit à ses réalisatrices

Il y a dans ce mouvement une force tranquille, celle d’un cinéma qui s’autorise à douter, à expérimenter, à s’ouvrir à d’autres récits et d’autres rêves. Les réalisatrices ne font pas qu’ajouter une variation au grand récit populaire ; elles dessinent d’autres routes, cultivent d’autres silences. À force de plans fixes qui deviennent des respirations ou de travellings qui arpentent des mondes intérieurs, elles élargissent ce que le cinéma peut dire — et cela, potentiellement, pour tous.

Car si l’ambition des pionnières, de Dorothy Arzner à Jane Campion, était de revendiquer leur place, celle de la génération actuelle est peut-être de réinventer le sens même du mot populaire. Non plus faire pour plaire, mais faire monde, ensemble. “Le cinéma, disait Agnès Varda, c’est de la mosaïque”, et l’on pressent que désormais, chaque tesselle qu’ajoute une réalisatrice redonne à l’ensemble ses couleurs vivantes et sa promesse de surprise.






En savoir plus à ce sujet :