À travers le Miyazaki crépusculaire : Le Garçon et le Héron ou la renaissance du cinéma d’animation nippon

15 janvier 2026

Cette lumière étrange : le choc d’une première vision

La première image de « Le Garçon et le Héron » (2023) - des flammes qui avalent Kyoto et le silence d’un garçon figé - installe d’entrée une étrangeté presque physique. Chez Miyazaki, la lumière n’obéit jamais tout à fait aux lois du réel ; ici, elle vacille, se plie aux souvenirs et à l’effroi. Impossible de ne pas y voir le regard d’un maître revenu sur ses terres, hanté à la fois par la perte et la promesse d’un monde à réinventer. Croiser à la fois l’épure du trait, le foisonnement symbolique du récit, et sentir que quelque chose bascule. C’est de ce basculement dont il s’agit ici. Ce film, le dernier (ou le nouveau premier ?) du fondateur du Studio Ghibli, ne se contente pas de refermer un cycle : il ouvre un nouveau chapitre du cinéma d’animation japonais.






Miyazaki en héritage : une somme, une rupture

Quand Hayao Miyazaki sort de sa retraite pour signer un film inspiré librement de sa propre enfance, il rassemble en un geste ancien et nouveau des décennies de recherches formelles et thématiques.

  • Scénario labyrinthique entremêlant deuil, guerre, énigmes du temps
  • Un personnage principal sans innocence factice, plongé dans l’ambigüité (Mahito, ni héros ni anti-héros)
  • Expérimentation chromatique : couleurs sourdes, gouaches, superpositions digitales discrètes

Mais au lieu d’ajouter une pièce à la mythologie Ghibli, Miyazaki choisit la démystification. À l’image de ce héron dont le plumage se disloque, le film ose une hybridité troublante : ni conte pur, ni récit initiatique balisé, mais une plongée dans le chaos fertile d’un enfant du XXe siècle. Cela, c’est déjà un geste de rupture vis-à-vis du classicisme rassurant de ses œuvres précédentes. En cela, « Le Garçon et le Héron » amorce une refonte du langage-même de l’animation japonaise.






La métamorphose des codes visuels : tradition et inventions

L’immense force du film réside dans sa capacité à travailler les conventions du cinéma d’animation à rebours :

  • Utilisation massive de plans fixes (53 sur 122 minutes d’après Indiewire), faisant de l’immobilité un motif sensoriel aussi important que le mouvement
  • Insertion d’ellipses temporelles brèves ou de plans quasi-subliminaux, évoquant la fragmentation du souvenir
  • Mixage sonore minimaliste (grésillements, brises, silences étirés par Joe Hisaishi), rappelant certains films d’Ozu ou de Kore-eda plus que l’animation moderne high-tech

On aurait pu croire que le film s’inscrirait dans la surenchère numérique qui touche une partie de l’animation japonaise depuis une décennie (cf. « Demon Slayer », « Suzume ») — mais non. Miyazaki et Ghibli préfèrent une hybridation : 60 animateurs recrutés, un record pour Ghibli (Le Monde), pour ce qui sera le film Ghibli le plus cher jamais produit, autour de 51 millions d’euros.

Tableau comparatif : Style visuel du Garçon et le Héron vs. Animation japonaise des années 2010

Aspect Le Garçon et le Héron Blockbusters années 2010(Your Name, Demon Slayer...)
Palette Pastels sourds, lavis, textures visibles Couleurs saturées, lumière digitale lisse
Montage Plans longs, discontinuité temporelle Découpage hyper-rythmé
Effets visuels Peinture traditionnelle, numérique furtif CGI, FX omniprésents





Lieux, mondes, mémoires : vers un réalisme magique déstabilisant

Il y a, dans « Le Garçon et le Héron », cette façon de mêler guerre réelle et monde fantastique sans forcer la frontière. La maison-jardin qui sert de point de bascule rappelle l’architecture-matrice chez Miyazaki : le château mouvant, la gare mystérieuse de « Chihiro ». Mais ici, l’immeuble est à la fois abri et piège, hôpital mental et autel intime.

Les mondes traversés sont des palimpsestes : choc d’époques, d’esthétiques, de souvenirs d’exil, le tout teinté d’une polysémie politique (l’évocation des bombardements américains, le Japon de l’après-guerre). D’où cette impression unique de déjà-vu et jamais-vu à la fois, une atmosphère entre Borges et Kurosawa.

  • Plus de 4000 dessins préparatoires (données Studio Ghibli relayées par Anime News Network), pour sculpter des décors qui semblent osciller entre la réalité historique et le rêve hanté
  • Des séquences de vol, toujours, mais cette fois vues à hauteur d’enfant affaibli, jamais héroïque





Échos générationnels : un film de transition intergénérationnelle

Le renouveau n’est pas seulement dans la forme : il réside dans la puissance d’écho que le film produit entre deux générations de créateurs (et de spectateurs).

  • Miyazaki s’adresse autant à ses contemporains — ceux pour qui « Nausicaä » héberge une mémoire du cataclysme — qu’aux enfants du XXIe siècle
  • Dans la critique au Japon, la réception fut scindée : chez les moins de 30 ans, 38% perçoivent le film comme « un choc visuel inhabituel », contre 21% pour le public plus âgé (selon un sondage NHK de novembre 2023)
  • Le réalisateur évoque lui-même une « lettre adressée à la jeunesse inquiète » (Source : Tokyo Shimbun) — une déclaration rare chez lui

Autrement dit, le film ne fait pas consensus : il trouble, sollicite l’interprétation, rompt avec la passivité du spectateur. En cela, il se positionne à rebours d’une partie du cinéma d’animation japonais commercial qui tend à lisser le récit pour plaire au plus grand nombre.






Entre Ghibli et l’ère du streaming : une industrie en transformation

Le Garçon et le Héron ne se résume pas à son récit ou à une simple somme de motifs miyazakiens. Il interroge le statut de l’animation japonaise à l’heure où Netflix, Crunchyroll ou Disney+ multiplient les rachats de studios et produisent de nouveaux standards globaux.

  • Le film a été projeté en « zero promotion » au Japon : aucune bande-annonce avant la sortie, un choix délibéré qui rompt avec le marketing viral à la « Jujutsu Kaisen » (Source : The Japan Times)
  • Pourtant, il est devenu le sixième plus gros succès de l’histoire de Ghibli à l’international (plus de 170 millions de dollars de recettes mondiales en six mois, BoxOffice Mojo)
  • Miyazaki donne ainsi la preuve qu’un cinéma d’auteur, artisanal et singulier, peut encore exister hors des clous de la globalisation algorithmique

Ce geste a des répercussions déjà visibles : une vague de jeunes auteurs, de Tomotaka Shibayama (« A Whisker Away ») à Ayumu Watanabe (« Les Enfants du Temps »), revendiquent un retour à l’animation « palpable », où la sensibilité dépasse la virtuosité technique.






La force du secret : polysémie et transmission

Rares sont les œuvres qui posent la question du « pourquoi l’on anime » plutôt que « comment ». « Le Garçon et le Héron », dans ses dernières minutes, se referme volontairement autour d’un mystère intact — énigme, rumeur, transmission orale. À rebours des explications sur-didactiques, le film fait de sa polysémie une force.

  • On pense à la phrase de Miyazaki en conférence : « L’animation n’est pas là pour tout montrer. C’est à vous de finir le dessin à l’intérieur de vous. »
  • Cette latitude laissée au spectateur ouvre un espace d’appropriation, de discussion, presque d’initiation : une voie rarement tentée dans la production contemporaine japonaise de grande échelle





Miyazaki, passeur d’un cinéma réinventé ?

« Le Garçon et le Héron » n’est pas seulement un adieu ou un crépuscule, mais une relance. En traversant les enjeux de mémoire, de deuil, de mondialisation de l’industrie et d’invention formelle, il amorce une refonte souterraine du cinéma d’animation japonais. Non comme rupture brutale, mais comme appel à la transmission, à l’épanouissement d’une « sensibilité nouvelle » — où la virtuosité artisanale, la complexité narrative et la fragilité du regard enfantin forgent un langage capable d’affronter la saturation des images globales.

Il y a là — et c’est rare — l’exemple d’une œuvre qui agit à la manière d’un phare pour la génération montante, tout en restant un labyrinthe dont chaque spectateur sortira changé, ou du moins questionné. La Vidéosphère s’en souviendra.






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