Au-delà des tranchées : L’humanisme flamboyant de « La Grande Illusion »
1937, au petit matin. La pellicule frémit et avec elle, la promesse de la lumière. La Grande Illusion s’ouvre non sur le fracas des canons, mais sur la...
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Peu de films laissent après leur vision un sentiment d’entre-deux si singulier. « La Chimère », réalisé par Alice Rohrwacher et présenté en compétition à Cannes en 2023, installe dès ses premières minutes un flottement. Comme si l’air même du film vibrait, hésitant entre le poids du réel et la légèreté de la fable. Ici, le sol italien semble recouvrir à la fois l’Histoire, la mémoire, et des mystères plus anciens, plus insaisissables encore.
Ce trouble n’est pas accidentel. Rohrwacher le veut, l’amplifie, l’explore. Mieux : « La Chimère » fait du vacillement une matière première. Mais comment concrètement le film parvient-il à diluer, puis à dépasser les frontières tracées d’ordinaire entre le réel et le fantastique ? Quels outils pour cela ? Quelles résonances contemporaines ? Plongée dans une œuvre qui, comme l’animal mythologique du titre, refuse de se laisser apprivoiser.
Déjà avec « Corpo Celeste » ou « Lazzaro Felice », Rohrwacher posait les jalons d’un style à part : naturaliste et pourtant souvent troué de merveilleux. « La Chimère » poursuit cette entreprise de brouillage, ancrée dans un espace-temps rural, hétéroclite, où les morts côtoient les vivants, où les légendes affleurent sous la terre.
Le film s’appuie sur des faits réels – la pratique du tombarolismo, un trafic d’objets archéologiques dans les campagnes italiennes – mais s’en empare pour créer un récit où l’on ne sait jamais si l’on rêve, si l’on se souvient, ou si l’on assiste à la matière vivante d’un miracle profane. Rohrwacher n’a jamais caché sa fascination pour « l’humanisme magique », pour reprendre ses mots en interview pour Libération : un art de regarder le monde sans dissoudre la magie dans l’explication rationnelle.
Tout d’abord, le trouble passe par une grammaire cinématographique singulière :
À cela s’ajoute le regard du protagoniste, Arthur (incarné par Josh O'Connor), étranger à ce village autant qu’à lui-même. À travers ses yeux, les frontières du visible oscillent.
Le film se déroule dans une Italie rurale, traversée par des douleurs anciennes, des rites oubliés, mais aussi par l’appétit moderne du profit (le commerce des antiquités). Rohrwacher capte dans ces paysages quelque chose d’intermédiaire : ni entièrement préservé du temps, ni tout à fait absorbé par la modernité.
Dans ce décor – souvent filmé en plans larges, immobiles, qui rappellent certains tableaux de la Renaissance – les objets archéologiques semblent surgir d’une autre dimension. Ici, le passé n’est pas seulement derrière. Il affleure, se confond avec le présent, contamine chaque geste, chaque mot du quotidien.
Ce traitement du paysage n’est pas neuf dans le cinéma italien. On pense à Pasolini ou aux premiers films des Taviani, mais Rohrwacher travaille une matière moins politique que poétique, moins didactique qu’envoûtante. Il faut rappeler qu’en Italie, le « tombarolismo » a généré un marché noir de plusieurs centaines de millions d’euros selon L’Espresso (2022) ; et que cette tentative maladroite de s’approprier les vestiges ressuscite aussi des mythologies souterraines.
La chimère, dans la tradition gréco-romaine, désigne un animal composite – lion, chèvre, serpent – mais le mot évoque aussi le fantasme, l’impossible, le mirage. Arthur, le héros, poursuit tour à tour ses chimères : son amour perdu, la promesse d’un trésor, un apaisement intérieur.
Le film l’inscrit dans une quête qui ressemble à une dérive. Arthur est doté, mystérieusement, d’un « don » de sourcier : son corps ressent la présence des objets enfouis, comme s’il dialoguait avec l’invisible. Cette aptitude rend l’incertain tangible, mais en même temps creuse son isolement, le plaçant à la marge entre le monde des vivants et celui des morts.
Rohrwacher cite souvent Calvino ou Fellini pour rappeler que le merveilleux italien n’est jamais séparé du quotidien. « La Chimère », comme « Huit et demi », déploie des visions qui n’effacent pas la trivialité du réel, mais s’y enchâssent.
Contrairement à beaucoup de films contemporains, « La Chimère » refuse tout spectaculaire. Ici, le fantastique se niche dans l’insignifiant : une chambre où la lumière vacille, un chant ancien repris par des voisines. Les « miracles » prennent la forme de coïncidences ou de synesthésies.
Le cinéma de Rohrwacher appartient à cette famille de films « à seuil bas » du fantastique, selon l’expression de l’historien du cinéma Jean-Louis Leutrat (Cinéma et Histoire, 2003) : le moindre détail peut basculer dans l’étrange, sans recours à la surenchère numérique.
Cette subtilité a valu à Rohrwacher d’être souvent comparée à Apichatpong Weerasethakul (« Oncle Boonmee »), pour la façon de faire surgir le fantastique à bas bruit, dans les marges du récit (cf. Cahiers du Cinéma, juin 2023).
On pourrait dresser un tableau des éléments de réel et de fantastique présents dans « La Chimère » :
| Élément du film | Réaliste | Fantastique |
|---|---|---|
| Le trafic d'objets antiques | Basé sur des faits réels, documentés | Pris dans un réseau de superstitions locales |
| Le « don » d’Arthur | Perception sensorielle fine, intuition | Sourcellerie, dialogue avec l’invisible |
| Les paysages filmés | Vues de villages, campagnes actuelles | Aspect brumeux, suspendu, comme sortis du temps |
| Les rencontres | Personnages ancrés socialement : mères, policiers, voisins | Morts qui reviennent rêver, présences muettes |
| La narration | Chronologie, repères spatio-temporels | Dérives, ellipses, circularité |
Ce glissement constant entretient un état d’incertitude, qui est aussi notre condition face à nos propres chimères : ce que nous poursuivons avec ardeur, sans savoir s’il s’agit d’un rêve, d’un souvenir ou d’une impossible vérité.
Le motif du passage – entre vie et mort, visible et invisible, passé et présent – irrigue tout le film. Mais il résonne aussi, plus largement, avec la société contemporaine.
« La Chimère » ne demande pas seulement à être regardé : il invite à la disponibilité, à une forme d’écoute et de porosité que le cinéma contemporain cultive rarement. On y entre comme dans un labyrinthe antique, les repères s’effacent, et le spectateur – lui aussi – devient chercheur, déchiffreur, archéologue de ses propres impressions.
C’est sans doute là le geste le plus fort du film : abolir la frontière, non pour confondre le vrai et le faux, mais pour rappeler, selon la belle formule d’André Bazin, que « le réalisme est une aspiration, pas un état de fait ». Dans « La Chimère », le réel, comme la chimère, reste infiniment à poursuivre.