Du fracas des super-héros à l’éveil des récits intimes : plongée dans les genres phares du cinéma en 2024

18 mars 2026

Un écran qui s’ouvre : le panorama mouvant des genres cinématographiques

Un rideau rouge qui se lève. La lumière du projecteur fait vibrer la poussière. Les premières images éclatent, et très vite, une question sourd : qu’a-t-on le plus vu jaillir des salles obscures cette année ? Quels mondes, quelles histoires, quels genres dominent aujourd’hui le grand bal des sorties cinéma ? L’agenda des exploitants, le palmarès des box-offices et le murmure des festivals racontent, à qui se penche sur eux, une histoire subtile de rapports de force, d’influences et de désir collectif.

2024, comme chaque année, réactualise la cartographie des imaginaires populaires. Mais à l’heure où les frontières entre blockbuster et film d’auteur, entre international et local, deviennent poreuses, où se situent les véritables territoires dominants ? Pour répondre, un détour s’impose, de Marvel à Berlinale, des multiplexes franciliens aux plateformes numériques.






Super-héros et suites : l’hyperprésence, fragile, du blockbuster d’action

Impossible d’ignorer l’emprise du film de super-héros, même si elle se fait moins monolithique qu’il y a quelques années. En 2024, Marvel poursuit son offensive, avec Deadpool & Wolverine — annoncé comme l'un des blockbusters les plus attendus de l’été selon BoxOffice Mojo. Le film concentre, à lui seul, les dynamiques majeures : reliance au multivers, recyclage du passé, course à l’évènementialisation. DC, de son côté, tente de relancer la machine avec Joker : Folie à Deux, suite d’un premier opus qui avait pulvérisé les attendus du genre en 2019.

Le genre action-aventure, souvent dopé par d’énormes budgets, continue d’écraser la concurrence au box-office principalement US — mais on commence à percevoir la fin d’un règne absolu. Selon The Numbers, les entrées américaines sur les productions super-héroïques et les franchises affichent en ce début 2024 une baisse de 15% par rapport à 2022-2023, un signe de fatigue ou simplement d’une demande en mutation ?

Notons la montée des blockbusters asiatiques, bourrés d’action ou de fantasy mythologique, comme Creation of the Gods II (Chine), qui rivalisent parfois en recettes domestiques avec les mastodontes américains, mais restent sous-exploités à l’international.






Horreur : la revanche du frisson, des salles aux festivals

Sous les blockbusters, la peur continue de s’insinuer. Depuis le choc de Get Out en 2017, l’horreur “arti(e)stique” s’est installée comme un pilier incontournable du calendrier des sorties — et 2024 confirme la tendance, tout en la renouvelant. On retient le phénomène Immaculate avec Sydney Sweeney, évolution des films de possession, et la vague d’horreurs psychologiques venues d’Europe, comme La Bête dans la Jungle. L’horreur se décloisonne : moins gore, plus métaphysique, elle s’empare d’angoisses sociales, environnementales ou existentielles.

  • Plus de 7 % des films sortis sur les 6 premiers mois de 2024 en France étaient estampillés “horreur/thriller” (source : CNC).
  • L’horreur devient un genre à petit budget mais à fort rendement, certains titres (comme Talk to Me, sortie en 2023 en Australie puis mondialement courant 2024) réalisant des ratios coût/bénéfices impressionnants.
  • Les festivals majeurs, de Sundance à Gérardmer, voient leurs prix remis à ces films hybrides, au croisement de l’expérimental et du cauchemardesque.

Une mutation qui rappelle la phrase de John Carpenter : “L’horreur parle de notre époque bien plus que la comédie.”






Comédie et drame social : reflets d’une société inquiète et inventive

La comédie, ce genre toujours donné pour moribond et toujours ressuscité, revient en force en 2024. Succès inattendus de comédies françaises comme Un Coup de Maître ou italiennes (Come un gatto in tangenziale), et triomphe international de Next Goal Wins de Taika Waititi : l’humour s’adapte, malaxant la satire politique, l’absurde ou la tendresse mélancolique.

Au-delà du rire, c’est le drame social qui s’impose en profondeur. Après la consécration de Anatomie d’une Chute de Justine Triet à Cannes 2023, les sorties 2024 confirment la vitalité du “drame ancré”. Memory de Michel Franco, Perfect Days de Wim Wenders — autant d’exemples d’une veine réaliste, pudique, qui préfère la nuance à la démonstration. Ce cinéma du sensible explore le travail, la transmission, la perte — résonnant avec un monde incertain.

Genre Nombre de sorties majeures 2024 (France) Entrées estimées (janvier-juin)
Action/Super-héros 10 +8 millions
Comédie 17 +12 millions
Drame 20 +15 millions
Horreur/Thriller 9 +3,5 millions

(Source : CNC, BoxOffice Pro, Le Film Français, juin 2024)






Science-fiction et fantastique : relances, hybridations, nouveaux territoires

La science-fiction n’est plus cantonnée aux superproductions. Les sorties 2024 révèlent un retour du genre vers des projets plus audacieux, moins “formatés”. Le succès critique de Civil War d’Alex Garland, dystopie politique et sensorielle qui pulvérise les attendus du genre, en témoigne. The Kitchen (France-UK), film d’anticipation urbaine, ou les œuvres d’animation comme The First Slam Dunk affichent une diversité tonale et formelle rare.

Le fantastique se glisse, lui, là où on ne l’attend pas, contaminant le documentaire, l’essai, la chronique familiale. Cette année voit aussi un intérêt renouvelé pour le genre musical — entre biopic et opéra, avec notamment Bob Marley : One Love ou Challengers, où la musique forme l’axe du récit plutôt que de simples séquences illustratives.






Cinéma d’auteur et indépendants : l’autre force tranquille

Face à la puissance de tir des grandes machines, le cinéma dit d’auteur n’a pas disparu : il se faufile, il résiste, il se mue. Les festivals internationaux 2024 révèlent une présence marquée de films hybrides, difficiles à ranger.

  • À Cannes, la part des films non catégorisables ou naviguant entre les genres (“drame onirique”, “chronique réaliste aux accents de thriller”) atteint 39 % de la sélection officielle (Cannes Officielle).
  • Du côté du cinéma français, la proportion de films indépendants ayant un accès direct aux salles reste stable (autour de 27 % des sorties), mais rencontre un echo grandissant sur les plateformes (source : CNC).
  • Le documentaire de création, souvent couplé au drame, s’installe dans une place de choix, à l’image des succès critiques en salles (La Vie de ma mère, Les Filles d’Olfa).

Le public questionne de plus en plus la notion même de genre. Les œuvres qui dominent sortent volontiers du cadre pour explorer la liberté du récit et de la forme, dans la lignée d’un Apichatpong Weerasethakul ou d’une Claire Denis.






Petite leçon des genres : ce que racontent les tendances 2024

Le paysage des genres en 2024, plus que jamais, se pense comme une chambre d’échos du monde. Si l’action et l’aventure résistent, c’est moins par la nouveauté que par la saturation, en quête de souffle neuf. L’horreur, elle, creuse la nappe phréatique des angoisses collectives. La comédie et le drame, ensemble, forment le miroir sensible d’un monde où l’on oscille entre rire de soi et prise au sérieux du réel. La science-fiction redevient un laboratoire d’expérimentation sensorielle et politique. Et le cinéma d’auteur, souvent hybride, interroge la nécessité même des frontières.

“Chaque film est un monde entier, et chaque spectateur, un astronome de passage”, disait Tarkovski. 2024 n’en finit pas d’abriter ces mondes multiples, d’inviter à la traversée.

En regardant les genres dominer — et se mélanger — on comprend que ce n’est pas la victoire d’un style, mais la vitalité du cinéma lui-même qui ressort, cette capacité à épouser la complexité de l’époque. Ce qui se joue sur nos écrans, c’est moins une guerre de territoires qu’une promesse de rencontres inattendues.






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