Au-delà des tranchées : L’humanisme flamboyant de « La Grande Illusion »
1937, au petit matin. La pellicule frémit et avec elle, la promesse de la lumière. La Grande Illusion s’ouvre non sur le fracas des canons, mais sur la...
Explorer le 7ᵉ art, une image à la fois.
Un mur ocre, des enfants qui jouent dans un jardin, la lumière horizontale d’une fin d’après-midi. Et, omniprésente comme une brume, une rumeur indistincte : des cris, le souffle grave d’une machinerie en marche. Quand « The Zone of Interest » commence, il ne montre rien, ou presque. Ou plutôt, il montre tout, mais autrement. C’est un film sur l’invisible, sur les marges. Un film qui, dès sa première séquence, replace le spectateur là où la morale vacille : dans le hors-champ.
Parce qu’à l’écran, la famille Höss, paisible et bourgeoise, s’affaire autour du foyer. Mais, de l’autre côté du mur — invisible, impensé, hors-focal — se joue l’innommable : la gestion quotidienne du camp d’Auschwitz. La simplicité glacée de ce dispositif fait du hors-champ plus qu’un procédé esthétique ou narratif : elle en fait l’espace moral du récit.
Le hors-champ, en cinéma, a toujours été affaire de suggestion, de tension entre ce qui est montré et ce qui, par ellipse, se devine. Mais ici, Jonathan Glazer le travaille comme une frontière éthique : il ne s’agit pas seulement de détourner le regard, mais de déplacer la question du regard lui-même. Que reste-t-il du mal quand il n’est jamais représenté frontalement ?
On pense, bien sûr, à l’usage mythique du hors-champ chez des cinéastes comme Robert Bresson ou Michael Haneke : chez le premier, la main qui échappe à la caméra (voir « Pickpocket »), chez le second la violence reléguée à la périphérie de l’image (« Caché », « Funny Games »). Mais Glazer va encore plus loin. Le hors-champ ne fonctionne pas ici pendant un court instant, il est le principe structurant de tout le film.
Si la violence de la Shoah reste hors du cadre, elle hante la bande-son. C’est l’une des révolutions de Glazer. Dès 2015, lorsqu’il commence à adapter le roman de Martin Amis, il préfère aux gros plans la suggestion sonore (IndieWire). Les bruits : chiens, cris, trains — tout ce pan de l’horreur n’a besoin ni de sang, ni d’effets frontaux. De là, l’expérience sensorielle du spectateur bascule : il perçoit, il capte, mais doit recomposer lui-même l’autre côté du mur.
Christiane Kubrick disait de « Shining » qu’il « flirtait avec l’indicible ». Glazer, lui, fait du hors-champ le lieu d’une désorientation morale. Les gestes aussi, ceux des domestiques ou de Hedwig Höss, ont valeur d’indice : nettoyer des bottes, cueillir des fleurs, organiser une pause-café. Des gestes anodins, amplifiés par la composition sonore et l’économie du découpage, qui deviennent la métaphore de l’aveuglement volontaire.
Filmer l’Holocauste relève toujours d’une zone de risque. Depuis Claude Lanzmann et son refus obstiné des images dans « Shoah », le cinéma ne cesse d’interroger le droit à la représentation. Ici, l’art du hors-champ n’est pas qu’affaire de pudeur : c’est une stratégie de distanciation. Le spectateur, à la fois témoin et complice, doit supporter l’inconfort du non-dit.
Dans le même mouvement, le réalisateur refuse au spectateur le confort de l’extériorité. Tout est ressenti de l’intérieur, avec une proximité glaçante. Les chiffres sont parlants : moins de 3% du film se déroule à l’intérieur du camp, selon le montage final, alors que celui-ci envahit la totalité du hors-champ sonore (Variety).
L’usage du hors-champ dans « The Zone of Interest » procède d’un dispositif radical. Glazer et son chef opérateur Łukasz Żal (déjà acclamé pour « Ida » et « Cold War ») multiplient les caméras dissimulées, tournent à la lumière naturelle, faisant de la maison Höss un huis clos inquiétant — l’antichambre banale de l’horreur.
Détail peu anodin : le film a été tourné sur sept semaines seulement, avec une équipe réduite, afin de préserver la spontanéité et la crudité d’une vie quotidienne factice (Source : conférence de presse, Festival de Cannes 2023).
| Film | Année | Nature du hors-champ | Traitement éthique |
|---|---|---|---|
| Shoah (Lanzmann) | 1985 | Aucun usage d’archives, uniquement des témoignages hors-scène | Refus total de la représentation frontale |
| Funny Games (Haneke) | 1997/2007 | Violence souvent suggérée par le sons, ou en dehors du cadre | Questionne la responsabilité du spectateur |
| The Zone of Interest (Glazer) | 2023 | L’horreur reléguée à la bande-son, hors du visible | Invite à l’introspection morale, à la complicité passive |
Ce qui frappe dans « The Zone of Interest », c’est la manière dont le hors-champ cesse d’être seulement une absence à combler. Il devient le lieu actif de notre malaise, de notre engagement, de nos interrogations. Face à la saturation d’images dans notre société, où tout peut (et doit) être montré, Glazer propose une position radicalement différente : celle d’un spectateur contraint à l’inconfort, invité à recomposer par lui-même l’ordre moral des choses.
« The Zone of Interest » ne donne pas de clés, il pose une question sans réponse. Jusqu’où regarder ? Qu’est-ce qui doit rester dans l’ombre ? Peut-on filmer l’horreur sans l’exhiber, ni l’atténuer ? Le film laisse dans son sillage ce trouble nécessaire : ce n’est pas seulement la Shoah qui reste à la périphérie, c’est aussi la capacité (ou la volonté) de tout spectateur à s’en approcher.
À l’heure des réseaux sociaux et du streaming, où tout surgit dans la lumière crue de l’instantané, ce film fait le pari du silence et du retrait. Non pas pour éviter la honte, mais pour redonner à la zone grise – ce territoire ambigu du hors-champ moral – sa profondeur, sa violence, sa capacité à ébranler.
Une œuvre à explorer, non pas pour y voir ce qui manque, mais ce que chaque regard vient y projeter de soi. La véritable zone d’intérêt, finalement, n’est-elle pas celle que laisse ouverte la puissance du hors-champ ?