La grandeur du détail : le minimalisme comme langage dans « Perfect Days »

27 février 2026

Une porte qui grince, une lumière rasante : l’entrée en matière sensorielle

Autour de 7h, Tokyo n’est plus tout à fait la fourmilière pressée que l’on croit. Sur l’écran, un homme plie avec soin ses vêtements, il range, il salue les premiers rayons du soleil ; Simple, oui, mais sous la caméra de Wim Wenders, chaque geste devient rituel. « Perfect Days » commence là, dans ce silence suspendu où seuls résonnent les échos imperceptibles d’une vie ordinaire. Ce minimalisme affiché n’est pas un manque. Il n’est jamais pauvre. Il ouvre, au contraire, un espace d’attention, une sorte de chambre d’échos qui amplifie les moindres variations du réel.

Ce film sorti en 2023, coproduit entre l’Allemagne et le Japon, a reçu le Prix d’interprétation masculine pour Kōji Yakusho à Cannes. Mais c’est avant tout un manifeste : il rappelle que la puissance du cinéma peut naître de l’économie, de la retenue, de ce fameux « less is more » hérité aussi bien de Bresson que du zen japonais. Comment Wenders tisse-t-il, à partir de presque rien, une toile qui nous enveloppe d’émotions ? C’est ce chemin du peu jusqu’à la grandeur sensible que je vous propose d’explorer.






Wim Wenders et le minimalisme : une esthétique avant tout éthique

Le minimalisme chez Wim Wenders n’est jamais une posture décorative ou une simple coquetterie formelle. Il est enraciné dans une démarche, un regard porté sur le monde. « L’art, c’est le plus court chemin de l’homme à l’homme », citait Godard, et Wenders semble ici vouloir repenser ce chemin, dans l’espace étroit d’une cabine de toilettes publiques ou d’une chambre exiguë bordant la mégalopole japonaise.

On peut remonter à des œuvres comme « Paris, Texas » où la solitude irradie de cadres dépouillés, mais ici Wenders va plus loin. Il s’imprègne des principes du wabi-sabi — l’esthétique japonaise de la beauté dans l’imparfait, le modeste, le transitoire. Lisant Wenders lui-même dans The Guardian (mai 2023), on comprend qu’il voulait filmer « la poésie du quotidien ». L’obsession du détail n’est en rien une vaine sophistication : elle traduit le respect du temps, du geste, de ce qui fonde une existence.

  • Plans fixes prolongés sur l’ordinaire (un arbre, une poubelle, la surface d’une flaque)
  • Absence quasi-totale de musique extra-diégétique, laissant la bande-son au bruissement réel
  • Répétition chorégraphiée des routines, pour mieux révéler, par contraste, l’émergence du minuscule bouleversement

Ce n’est pas pour rien que chaque réveil de Hirayama (Kōji Yakusho) ressemble à la première page d’un haïku : il y a, dans la retenue formelle, une invitation à la contemplation active.






L’art du rythme lent : le temps comme révélateur

« Perfect Days » aurait pu être un récit figé. Mais tout son intérêt vient de la manière dont Wenders utilise le temps – non pas comme une simple variable de montage, mais comme une matière vivante, modelée, sculptée.

On pense inévitablement à Ozu — pas seulement à cause des tatamis et des silences, mais pour cette capacité à intégrer la durée même de l’attente à la trame narrative. Les plans larges, fixes, refusent le découpage frénétique « à la Netflix » ; à la place, ils laissent naître l’événement dans le banal. Près de 40% des plans du film dépassent la durée médiane habituellement vue chez Wenders (chiffre issu du dossier de presse du Festival de Cannes 2023), preuve de ce refus du spectaculaire.

  • La temporalité réelle : chaque geste se déroule dans sa pleine durée, sans accélération ni condensation
  • L’ellipse y est rare ; l’usure du temps, elle, est palpable, visible dans les rides, dans le vieillissement du décor
  • Le montage n’extrait jamais un « climax », il laisse le spectateur créer, dans la monotonie, sa propre attente

Ce choix force la participation du spectateur. Il oblige à habiter le film, à pratiquer dans l’obscurité de la salle ce que Tarkovski appelait « sculpter le temps ». On sort de la seule consommation du récit, et on devient, au fil de ces minutes lentes, co-créateur de sens.






Précision et épure dans la mise en scène : la caméra comme œil qui écoute

La mise en scène de « Perfect Days » obéit à cette règle d'or : « plus tu t’approches du silence, plus tu entends ». La caméra de Franz Lustig, chef opérateur fidèle de Wenders, évite tout effet appuyé ou démonstratif. Au contraire, chaque cadre épouse la modestie des lieux : toilettes publiques, cassettes de musique analogique, vieux sièges de camionnette. Le choix de la pellicule 35 mm — alors que le numérique aurait facilité la discrétion et réduit les coûts — est révélateur : il s’agit de donner texture et profondeur au moindre grain, à la moindre poussière.

Les couleurs, presque monochromes dans certains segments, rappellent par touches les estampes de Hokusai : bleus délavés, gris urbains, accents de vert mousse. C’est radical, mais jamais froid. Cette palette resserrée traduit la vie de Hirayama, homme simple, économe de mots comme des gestes.

On n’est pas loin du dispositif bressonien : objets, corps et lieux deviennent fragments autonomes, porteurs d’émotion brute. Une porte battant dans le vent, une ombre portée, l’écho d’un rire lointain : tout fait événement. Wenders le répète dans plusieurs interviews (notamment Arte, « Invitation au voyage », 2023) : « Le cinéma est fait pour regarder ce qu’on ne regarde jamais ». C’est sans doute ici sa plus belle leçon.






Le minimalisme, entre dépouillement et plénitude existentielle

Là où « Perfect Days » fascine, c’est dans sa capacité à faire exister la plénitude dans l’absence. Chaque élément escamoté — la psychologie surlignée, les rebondissements, l’émotion démonstrative — laisse la place à une densité du vide. On entre alors dans la sphère d’un cinéma du silence, où le non-dit remplace le dit, où le hors-champ est plus parlant qu’un plan sur-signifiant.

  • Les gestes anodins deviennent liturgies du quotidien
  • La parole, raréfiée, fait de chaque conversation un événement
  • L’absence de musique force à entendre le réel dans sa rugosité la plus pure

Cet effet de plénitude traverse aussi la direction d’acteur. Kōji Yakusho habite son rôle comme on habite une respiration : présence souterraine, mais jamais passive. C’est dans la micro-expression, dans le silence avant la réponse, que s’immisce la profondeur émotionnelle.

À bien y regarder, ce choix n’est pas seulement esthétique : il rejoint une tradition du cinéma japonais, de Ozu à Kore-eda (voir Le Monde, « Wim Wenders à l’épreuve du Japon », 24 mai 2023), où l’économie narrative est le socle d’une méditation sur la place de l’homme dans le flux du monde.






Minimalisme narratif et empathie du regard : le spectateur mis à l’épreuve

Ce que propose Wenders n’est pas une mise à distance, mais une forme d’empathie radicale. En invitant le spectateur à ralentir, à accepter la lente révélation du sens, il l’implique dans une démarche active. Il ne s’agit plus simplement de tout donner à voir, ni de tout expliquer — mais de faire confiance à l’intelligence, à la sensibilité de celui qui regarde.

  • La répétition des scènes génère d’abord une impression de statisme, puis, subtilement, fait surgir les variations, les décalages, les fissures de la routine
  • Le spectateur devient attentif aux détails : le changement d’intonation, la lumière qui évolue au fil des saisons, la variation presque imperceptible du cycle quotidien
  • On passe du regard passif au regard méditatif : on n’accumule pas des informations, on les mûrit intérieurement

Ce processus n’est pas neutre : dans un paysage cinématographique saturé d’images et d’informations, ce film agit comme un antidote. Il désapprend au spectateur le zapping, le réflexe de la gratification instantanée, pour réhabiliter la continuité, la patience, l’attente.

Un extrait de Wenders lors de la Masterclass de la Fondation Prada à Milan (juin 2023) résume cette démarche : « Le minimalisme, c’est laisser tomber ce qui n’est pas essentiel afin de révéler ce qui relie les êtres. »






Perfect Days : table rase ou transmission ?

Au terme du film, le sentiment qui subsiste n’est ni le manque ni la frustration, mais un état particulier de disponibilité. Tout comme Hirayama cultive ses plantes dans l’ombre, son existence minuscule transmet — subrepticement — une leçon de lumière. Le minimalisme de Wenders n’est donc ni rupture ni refus, mais un espace de transmission, un passage de relais entre générations de spectateurs.

Alors que les succès commerciaux annonçaient la victoire du grand spectacle et du récit surchargé, le parcours en salles de « Perfect Days » surprend : au Japon, le long-métrage a surpassé les prévisions initiales et engrangé près de 1,2 million de spectateurs à la fin de 2023 (source : The Japan Times, 28 décembre 2023). En France, il a séduit 360 000 spectateurs en moins de deux mois (source : Box Office Mojo). Plus qu’un récit sur le « peu », c’est celui de la résistance de l’attention, de la mémoire, de la disponibilité.

Faire du minimalisme une force narrative, c’est croire secrètement à la capacité du cinéma à dire l’essentiel au cœur même de l’insignifiant. C’est là, peut-être, qu’est la réussite la plus éclatante de « Perfect Days » : ne rien imposer, tout offrir, et ouvrir, dans les interstices du quotidien, le seuil d’un infini discret.






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