L’œil de la machine, la main de l’homme : l’IA à l’assaut de la création cinématographique

17 février 2026

Le cinéma, ce rêve incarné… à l’heure de l’algorithme

Une salle obscure, et l’image tremble : un visage se forme dans la pénombre, lumière granuleuse, silence. Je pense à Tarkovski, à ses plans où tout respire lentement. Aujourd’hui, cet instant fragile ne serait-il pas passé par la moulinette d’un plug-in dopé à l’intelligence artificielle, polissé par un filtre qui devine la texture d’une peau ou repousse les limites de la colorimétrie ? Depuis quelques années, l’IA infiltre chaque interstice du cinéma, non pas comme une révolution fracassante, mais par vagues discrètes et persistantes. L’industrie bruisse de promesses, de craintes et d’expérimentations. La création change-t-elle de nature lorsque l’outil pense, analyse, devine et crée à nos côtés ?






De la préproduction au scénario : l’IA scénarise-t-elle l’inspiration ?

Derrière chaque film : une histoire, un récit façonné – autrefois sur des carnets griffonnés, aujourd’hui parfois sur des interfaces bardées d’algorithmes. Certaines plateformes, comme ScriptBook ou Corto, permettent déjà l’analyse de scénarios au stade du développement. L’idée ? Prédire le potentiel commercial, détecter les faiblesses narratives, optimiser la diversité ou ajuster la structure dramatique par suggestions automatiques.

  • En 2019, ScriptBook affirmait pouvoir prédire avec 84% de réussite l’échec ou le succès d’un scénario (source : Hollywood Reporter).
  • Les studios américains s’appuient de plus en plus sur l’IA pour jauger l’accueil du public lors de “screenings tests” virtuels et ajuster la narration avant même le premier clap.
  • Des outils, comme Sunspring, ont généré des courts-métrages intégralement scénarisés par l’IA dès 2016, suscitant fascination et malaise face à leur étrangeté narrative (source : The Verge).

L’IA ne remplace pas encore l’intuition du scénariste, mais elle frappe à la porte de l’inspiration, enrichissant la palette d’idées… ou forçant l’auteur à se confronter à ses propres automatismes. Aristote, version algorithmique ?, pourrait-on se demander en souriant.






L’IA sur le plateau : du storyboard génératif au deepfake éthique

Sur le tournage, l’irruption de l’IA relève souvent du miracle invisible : elle optimise les plannings, anticipe les problèmes logistiques, prévisualise avec une précision troublante. Storyboard automatisés par DALL·E ou Midjourney, repérages virtuels dans des décors générés, rendu d’éclairages en temps réel grâce à l’apprentissage profond… La frontière bascule.

  • Disney utilise une IA pour recréer des plans impossibles avec des doublures ou re-jeunir des acteurs dans la saga Marvel (Variety).
  • La série The Mandalorian exploite l’IA pour assembler ses décors LED monumentaux et piloter le volume virtuel, fusionnant effets pratiques et générés.

La manipulation est-elle toujours légitime ? Le débat s’est cristallisé autour du deepfake : lorsque Carrie Fisher fut “ressuscitée” numériquement dans Star Wars : Rogue One, une question éthique fut posée sur l’intégrité artistique. L’IA peut tout, mais doit-elle tout faire ?

L’IA, outil de création ou machine à standardiser ?

Il y a le vertige de la puissance, et la crainte du formatage : à force de s’inspirer de données passées, l’IA ne risque-t-elle pas de mimer l’ancien sans inventer du nouveau ? L’automatisation dans la détection des schémas gagnants (succès de box-office, profils-types d’audience) pousse parfois à la formule, à la répétition. Mais, à rebours, de jeunes cinéastes s’emparent de l’IA pour inventer de nouveaux langages : c’est le cas du français Romain Gavras qui, sur Athena, a utilisé une IA pour chorégraphier certains déplacements de foule, du jamais-vu côté narration.






Le montage réinventé : accélération, affinement, mise en abîme

Au montage, les outils d’IA sont devenus les nouveaux assistants invisibles. Adobe Sensei ou DaVinci Resolve, par exemple, intègrent depuis 2023 des modules capables d’indexer automatiquement chaque plan, de suggérer des assemblages, d’isoler des dialogues ou d’harmoniser le son à partir de corpus gigantesques. Certaines tâches jugées fastidieuses – tri de rushes, synchronisation labiale, retouche automatique d’image – sont réduites de 80% selon les chiffres des studios de postproduction européenne (Le Monde).

  • En 2022, l’IA de Runway a permis aux créateurs du court-métrage The Frost d’obtenir une animation “vivante” à partir de photographies figées, brouillant la frontière entre réel et généré.
  • Des cinéastes argentins ont automatisé la restauration de films muets grâce à des modèles d’upscale IA, redonnant vie à des œuvres oubliées sans y apposer une patine artificielle (New York Times).

Chaque innovation réinterroge le geste du monteur : le travail sur le rythme, la justesse du silence ou la tension d’une coupe deviennent des dialogues étroits avec la machine. Où s’arrête l’artisanat ? Où commence l’assistance intelligente ?






Des métiers en mutation : du chef opérateur au codeur, nouveaux alliés du numérique

Le cinéma a toujours épousé ses mutations techniques : du muet au parlant, du noir et blanc à la couleur, de la caméra à manivelle au tracking en mocap. Mais l’irruption de l’IA redessine la cartographie des métiers :

  • Chefs opérateurs : capables d’utiliser des systèmes de simulation IA pour prévoir les rendus lumière/couleur selon mille variables.
  • Ingénieurs IA sur les plateaux : intervenant dès la préproduction pour créer des outils sur-mesure (analyse d’émotion, suivi de scènes complexes, etc).
  • Concepteurs de “data sets” : garants de la diversité et de l’éthique des images générées (pour éviter l’uniformisation des visages, la reproduction des stéréotypes).

Selon le Syndicat des Producteurs Américains, plus de 17% des grands projets sortis sur plateformes en 2023 impliquaient des experts IA pour la création visuelle ou l'optimisation logistique (L.A. Times). La frontière traditionnelle entre technique et artistique s’effrite, laissant émerger de nouveaux artisans polymorphes, aussi à l’aise devant un objectif que dans le code de TensorFlow.






L’esthétique bouleversée : l’IA comme muse (imparfaite) et comme miroir du réel

Ce n’est pas un hasard si des cinéastes issus des arts visuels, comme Refik Anadol, convoquent l’IA non pour “corriger” mais pour inventer des formes inédites. Le court-métrage expérimental Uncanny Valley (2022) figurait ainsi un monde où l’image n’est plus captée, mais engendrée, flottante, imparfaite et sublimement étrange.

  • La vidéo de Kendrick Lamar “The Heart Part 5” (2022) utilise le deepfake non pour tromper, mais pour composer un manifeste sur l’identité et la mémoire, détournant la crainte du faux en puissance poétique.
  • En 2023, le film “Everything Everywhere All At Once” a utilisé des IA pour explorer simultanément des styles visuels antagonistes, rendant tangible le vertige du multivers.

L’IA questionne : comment filmer le “vrai” alors que la simulation peut tout reproduire ? Face à l’explosion des images synthétiques, le cinéma ne répondra pas par la fuite, mais en réaffirmant le besoin d’une empreinte singulière – une main, un souffle, une imperfection voulue.






Défis et inquiétudes : vers quelle éthique de la création IA ?

Derrière l’enthousiasme, l’inquiétude sourd : l’IA pourrait-elle “voler” le cinéma aux cinéastes ? La grève historique des scénaristes à Hollywood en 2023 a soulevé une question pressante : jusqu’où laisser l’algorithme dicter le récit ? (Reuters)

Les principales préoccupations gravitant autour de l’IA et du cinéma incluent :

  • L’emploi, particulièrement pour les métiers de l’animation, des effets spéciaux et de l’écriture dite “standardisée”.
  • L’authenticité des images et des récits, avec la crainte d’une dilution de l’intention d’auteur.
  • La protection des droits d’auteur, notamment face à la génération d’images ou de styles à partir d’œuvres existantes.
  • La responsabilité face à la désinformation et à la manipulation par l’image.

Des initiatives émergent : à Cannes, le Festival a lancé en 2023 un “observatoire IA & création” pour repérer les dérives mais aussi promouvoir une IA éthique – transparente, accessible, garante de pluralité.






Une nouvelle frontière : quelles images pour demain ?

Faudra-t-il choisir entre une IA standardisant l’imaginaire et une IA faisant éclore des images impossibles ? Depuis Méliès, le cinéma a toujours été ce lieu des métamorphoses : la magie ne réside ni dans la pellicule, ni dans le logiciel, mais dans la rencontre entre récit et technologie.

Au-delà de la peur de la machine, il s’agit sans doute de cultiver la tension créatrice. Comme le disait Jean-Luc Godard, “Le cinéma, c'est l'écriture moderne dont l'encre est la lumière.” Aujourd’hui, une lumière nouvelle s’invite dans la chambre noire numérique. À nous de veiller à ce qu’elle éclaire sans aveugler, guide sans coloniser, inspire sans asservir. Car chaque nouvel outil porte la promesse d’élargir l’horizon, de bousculer les habitudes – ou, mieux encore, de faire naître des images qu’on n’aurait jamais pu rêver seul.






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