Au-delà des tranchées : L’humanisme flamboyant de « La Grande Illusion »
1937, au petit matin. La pellicule frémit et avec elle, la promesse de la lumière. La Grande Illusion s’ouvre non sur le fracas des canons, mais sur la...
Explorer le 7ᵉ art, une image à la fois.
Lumière tamisée, fauteuils qui grincent, effluves sucrés mêlés à la froideur du projecteur. Pendant longtemps, ce petit théâtre hebdomadaire du mercredi, rite sacré des sorties en salle, incarnait l’ancrage temporel du cinéma : chaque film, une attente, une promesse, parfois même une ruée. Mais aujourd’hui, le rituel s’étiole, troublé par l’irruption silencieuse d’un autre écran. Non plus celui de la salle, mais celui du salon : Netflix, Prime Video, Disney+, Apple TV+ — ces noms résonnent dans l’intimité, bousculent le rythme du 7e art et réinventent notre rapport à la sortie ciné.
En France, la chronologie des médias fut longtemps un rempart, une forteresse pour la salle. Quatre, parfois six mois entre la sortie en salle et la mise en location DVD, puis trente-six avant le passage sur les écrans télévisés de nos parents. Le streaming a brisé tout cela. À la suite de la pandémie, la réforme de janvier 2022 a accéléré les délais :
Mais dans d'autres pays comme les États-Unis, où la chronologie n’existe pas, le « day-and-date » — sortie simultanée en salles et en streaming — s’est imposé en 2021 via Warner Bros. et HBO Max. Résultat : un brouillage des frontières entre la salle et la plateforme, des logiques de sortie qui se recomposent à chaque nouveau film.
L’argent ne dort jamais, surtout à l’heure de la data. Depuis 2018, la France a vu les entrées en salles chuter de 40 % (source : CNC). La part de marché hexagonale de Netflix et Amazon Prime a, dans le même temps, progressé de 28 %, avec respectivement 10,5 millions et 7,7 millions d’abonnés en 2023 selon Médiamétrie.
Ce basculement se traduit aussi dans la stratégie des majors :
Si le streaming promettait une audace nouvelle, sa logique algorithmique tend à favoriser :
Pourtant, ce serait faire injure à l'audace réelle de certains projets : « Roma » d’Alfonso Cuarón (Lion d’Or Venise 2018), « The Irishman » de Scorsese, ou encore « Marriage Story » de Noah Baumbach n’auraient sans doute pas vu le jour — ou pas dans ces formes — sans Netflix. Le documentaire (86 heures produites en 2023 par Netflix selon Ampere Analysis !) et le film d’animation adulte retrouvent aussi une vitalité insoupçonnée, entre “Klaus” ou “Apollo 10½” chez Netflix et les essais philosophico-animés de Disney+.
| Caractéristique | Sortie salle | Sortie streaming |
|---|---|---|
| Bénéfice immédiat | Box-office / Impact culturel local | Augmentation des abonnés / Audimat global |
| Durée de vie moyenne du film | 8-12 jours (multiplexe), 1-2 semaines (art & essai) | Illimitée, « cataloguée » |
| Accessibilité | Limitée à la zone géographique, à la langue | Globale, multi-langue dès la sortie |
| Visibilité pour les auteurs | Curation presse / festivals | Algorithmes / tendances / « Top 10 » |
| Sources de financement | Guichet CNC, avances sur recettes, copros télé… | Rachat ou coproduction plateforme (déduction des droits mondiaux) |
Ce qui change, c’est aussi — et surtout — le regard. Le streaming instaure une chronologie intérieure, un “temps choisi” — là où la salle imposait une temporalité collective. En 2022, 74 % des 15-24 ans déclaraient préférer « attendre la VOD ou le streaming » à une sortie en salle (source : CNC/BVA).
Cette facilité a un prix :
Mais si le streaming isole, il fédère aussi. Le hashtag #FilmTok, les soirées Netflix Party, les micro-communautés Discord, signalent d’autres formes de sociabilité, fragmentées mais réactives.
“On ne va plus au cinéma, on va au film ”, disait Godard. Désormais, on **fait venir** le film à soi — et parfois, on l’oublie dès le générique final.Dans le grand bal des festivals, la question du streaming fait danser les susceptibilités. Cannes refuse toujours les longs-métrages qui ne garantissent pas une sortie en salles françaises, tandis que la Mostra de Venise (Cuarón, Sorrentino) ou Sundance célèbrent les productions streamées.
2021 fut une année charnière, avec le streaming couronné par les Oscars : « CODA », produit par Apple TV+, rafle la statuette suprême. Premiers frissons de reconnaissance institutionnelle pour un modèle souvent jugé « hors-sol ». Mais la mue n’est pas finie. Certains cinéastes s’inquiètent : Spielberg plaidait récemment pour ne pas « laisser la magie de la salle s’éteindre au profit du zapping domestique » (IndieWire), tandis que Bong Joon-ho lui, avec “Okja”, défendait la possibilité d’un cinéma partout, pour tous.
Ce n’est pas le streaming qui tue la salle ; c’est l’absence de désir. Loin d’être des ennemis, les deux modèles peuvent coexister. Plusieurs tendances émergent :
Le cinéma n’a pas fini de muter. Les plateformes imposent de reprogrammer nos attentes, mais aussi d’imaginer de nouveaux rituels. Si la salle garde sa poésie, le streaming, lui, promet l’ubiquité. Entre l’unicité de la séance partagée et l’abondance d’un catalogue à perte de vue, le spectateur, lui, devient arpenteur de mondes. À chaque image sa part de désir. À chaque sortie, sa métamorphose.